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Pèlerinage œcuménique 2013 : de Görlitz à Wurzen

Andrea et Gert Kleinsteuber marchent en 2013 sur la Via Regia, de Görlitz à Wurzen par la Haute-Lusace et l’Elbe – 2e partie de leur Ökumenischer Pilgerweg.

8 octobre 202618 min de lecture
Pèlerinage œcuménique 2013 : de Görlitz à Wurzen

En 2012, Andrea et Gert Kleinsteuber ont parcouru l’Ökumenischer Pilgerweg depuis leur maison près de Delitzsch jusqu’à Eisenach. En 2013 a suivi la deuxième partie : en train jusqu’à Görlitz, puis à pied en direction de la maison – à travers la Haute-Lusace, par Bautzen, Kamenz, Großenhain et Strehla sur l’Elbe, jusqu’à Nepperwitz près de Wurzen. Gert raconte dix jours de marche pleins de rencontres, de pluie, de froid et d’hospitalité saxonne.

Vous trouverez le récit original sur le blog de Gert : gertkleinsteuber.blogspot.de


Le jour du départ : en train de Delitzsch à Görlitz

Avant un voyage, on a toujours des images en tête : on essaie d’imaginer à quoi ressemble l’endroit où l’on va et comment ce sera. Et comme la réalité est le plus souvent encore plus belle, ou du moins différente de ce qu’on s’est inventé, nous voilà repartis pour la cinquième fois afin de remettre ces images d’aplomb. Et dans 10 jours, nous voulons être de retour à la maison. Mais d’abord, direction la gare basse de Delitzsch. Il fait encore nuit, la maison est froide et la journée d’hier me pèse encore dans les os. Hier, en effet, c’était chez nous la fête régionale des moissons. L’une des manifestations avait lieu en même temps que la fête de la ferme, déjà riche de tradition, chez notre producteur de pommes de terre local. C’est aussi devenu une tradition que nous y donnions un coup de main, en tant qu’association du patrimoine local et pompiers volontaires. J’avais donc posé des dizaines de mètres de câble, installé des sonos et tout démonté le soir. Cela faisait sûrement à nouveau quelques kilomètres, et il était tard aussi.

Nos sacs à dos

Ce qui voulait dire que les derniers préparatifs pour notre voyage n’ont eu lieu que tard dans la soirée. Comme toujours, j’avais étalé tout le contenu des sacs par terre pour ne surtout rien oublier. Le matin, encore un coup d’œil de contrôle – tout est là. Le sac semble à moitié vide, alors que nous avons déjà notre dîner et les provisions de route. Peut-être que le petit Deuter aurait suffi, mais il pèse 400 g de plus. Bon, peu importe, tout est emballé, les chaussures de marche fraîchement cirées, qui vont me porter à travers la Saxe ces prochains jours, sont lacées. Déjà la porte claque dans la serrure et un dernier regard en arrière laisse notre maison disparaître dans l’obscurité. Quelque chose me pince encore. Il me faudra un moment avant de trouver le bon réglage des bretelles. Nous marchons côte à côte en silence, encore un peu fatigués mais dans la joyeuse attente des jours à venir.

La gare basse n’est pas loin. Au bout de 20 minutes, nous courons les derniers mètres jusqu’au train, qui attend déjà à quai, prêt à partir. C’est un train avant le nôtre, que nous avons attrapé de justesse – une bêtise en fait, puisque nous avons assez de temps de correspondance à Leipzig et que nous devrons maintenant y attendre plus longtemps. Mais dans la gare centrale de Leipzig, moderne et animée, le temps devrait passer plus vite.

Dans le train pour Leipzig

Andrea demande, inquiète, si nous avons seulement le droit de prendre ce train. Je vérifie encore une fois dans ma poche et constate, rassuré, que le billet imprimé y est bien. « Oui, oui, ça ira », dis-je. « Pour ce petit bout, la Bahn ne sera pas si pointilleuse » – alors que je sais bien que sur mon billet imprimé, il est écrit que seuls les moyens de transport indiqués peuvent être utilisés. Leipzig est vite atteint et nous descendons sans contrôle. Non, non, pas comme ça ! Je veux dire qu’on ne nous a pas contrôlés dans le train. Et ainsi, nous ne saurons jamais si notre billet était valable ou non. Bon, nous avons donc encore plus de trois quarts d’heure devant nous.

Gare centrale de Leipzig

Les bancs sur le quai sont durs et lisses. Avec mon nouveau pantalon de randonnée de chez Lidl (9,99 € !!), je glisse d’un côté à l’autre sur le bois verni. Les nombreux voyageurs autour de nous attendent un autre train. Et quand celui-ci quitte la gare, nous sommes presque seuls sur le quai. Cela ne change guère quand on met à quai l’ICE pour Dresde. C’est la première fois que moi, accro avoué à la voiture, je vais prendre un ICE. Andrea est encore aux toilettes quand je regarde, curieux, à travers les vitres de la voiture-bistro. Je prends donc les deux sacs et j’avance un peu, en passant devant la voiture de 1re classe. Andrea me verra bien sur ce quai toujours presque vide. Quand elle revient enfin, je peux échanger le siège inconfortable du quai contre celui, moelleux, de l’ICE.

ICE Torgau

Je me réjouis comme un gamin des portes vitrées des compartiments qui, comme sur le vaisseau Enterprise, font un bruit de sifflement en disparaissant sur le côté devant nous, comme mues par une main invisible. Pfffft, ça refait derrière nous et c’est… le calme. C’est la première chose qui me frappe. Nous choisissons une place avec une table, où nous nous asseyons face à face. Andrea a apporté du café et des pâtisseries, et nous pouvons ainsi prendre notre petit-déjeuner dans cet environnement agréablement calme. L’ensemble a quelque chose d’une cabine d’avion. Je suis enthousiaste. Je le suis moins quand une classe d’écoliers s’installe justement dans notre compartiment. Andrea dit : à la maison, ils ne desserrent pas les dents et il faut leur tirer les vers du nez, et ici, entre eux, aucun sujet n’est trop bête pour ne pas en jacasser bruyamment. Ah, ces chers petits !

Le paysage défile

Pour faire court – en une heure environ, nous étions à Dresden Neustadt, et à une vitesse fulgurante, sauf sur le dernier tronçon avant la gare de Neustadt. Rien à voir avec autrefois, quand je devais faire ce trajet tous les 15 jours pendant deux ans, le plus souvent debout, dans un train rapide de la Deutsche Reichsbahn. Un quart de mon précieux week-end de retour à la maison, je le passais ainsi entre les griffes de la Deutsche Reichsbahn. Ce qu’on peut vivre là-dedans remplirait des livres. C’est sûrement un avantage du train par rapport à la voiture : on a le temps de s’occuper des circonstances et des gens autour de soi, et de s’y confronter. Mais pour l’instant, nous nous occupons de la gare de Neustadt. À cause des travaux, nous montons et descendons des escaliers et traversons des couloirs sombres et sales pour arriver dans le hall de la gare.

Eierschecke de Dresde

Et nous sommes complètement surpris par ce que nous découvrons. Car autant les quais sont laids, autant le hall, ils l’ont réussi. Il me paraît clair et accueillant quand nous y entrons en sortant de l’obscurité du passage crasseux. Tout de suite, je remarque les deux stands de snack. Vieille sagesse de pèlerin : mange quand il y a quelque chose, pas quand tu as faim. Plus tard, il pourrait ne plus y avoir d’occasion. Et voilà déjà deux grandes tasses de café et deux assiettes d’Eierschecke de Dresde devant nous. Celui qui n’a jamais mangé d’Eierschecke de Dresde, ou qui ne la connaît même pas, ce qui est à peine imaginable, n’a jamais vécu ! À la dernière cuillerée, je constate pourtant – trop ! Les yeux étaient encore une fois plus gros que le ventre. Je m’en veux alors toujours énormément, car je contribue évidemment ainsi à faire grandir mon corps dans la mauvaise direction. Il faut que je maigrisse ! Pour les bagages, je lésine sur chaque gramme, et moi-même je trimballe des kilos de poids superflu. Mais il faut d’abord vaincre sa propre flemme. Et quant à savoir si le pèlerinage m’aide à avancer là-dessus, j’ai désormais un avis partagé. Sur le premier chemin (800 km en 5 semaines), j’ai perdu près de 10 kg, mais ils sont vite revenus. Sur les autres chemins, la perte de poids a été nettement moindre. C’est peut-être la faute de la vieille sagesse de pèlerin, manger quand il y a quelque chose. Ou alors il y a tout simplement trop d’occasions. Avant que je ne rumine davantage, il est temps de rejoindre ceux qui attendent sur le quai. « Attention, une annonce : le train régional pour Görlitz aura un retard d’environ… » Ah enfin, là je la reconnais mieux, la Bahn, me dis-je sans surprise. Le retard reste toutefois limité. Un autorail diesel entre en grondant dans le hall de la gare, et il y a une petite bousculade avant que nous n’atteignions nos places. Quand le train démarre, je comprends tout de suite pourquoi presque personne n’a voulu me disputer ma place. Je dois être assis pile sur le moteur diesel, dis-je à Andrea. Quel contraste avec l’ICE. On s’entend à peine parler. La ligne vers Görlitz par Bischofswerda et Bautzen n’est pas électrifiée, et on y fait donc circuler ces autorails diesel, qui utilisent sans doute une bonne partie de leur carburant pour faire du vacarme. Avec la pensée de devoir refaire tout ce chemin dehors à pied, je regarde par la fenêtre et découvre, à côté de choses nouvelles, beaucoup de choses bien connues. Bischofswerda et la silhouette de Bautzen me sont familières.

Gare de Görlitz

À Görlitz, en revanche, je n’étais encore jamais allé. J’en avais déjà beaucoup entendu parler. C’est la ville la plus orientale d’Allemagne, elle a un centre historique presque entièrement conservé, raison pour laquelle Hollywood aime l’utiliser comme décor de cinéma et que de nombreux films connus dans le monde entier y ont déjà été tournés. J’avais aussi entendu dire que la ville reçoit chaque année d’un généreux donateur inconnu 500 000 euros pour la rénovation urbaine, et je trouve remarquable et admirable que le bienfaiteur ne souhaite aucun monument dans la ville et veuille arrêter immédiatement les versements si quelqu’un révèle son identité. Les chamailleries autour du magnifique grand magasin Art nouveau, je les connais aussi par la presse et la télévision. L’image que je me fais de la ville vient surtout de photos ou de la télévision. Cela renforce évidemment ma curiosité quand je me retrouve sur le parvis de la gare et essaie de m’orienter. Je regarde de plus près et je remarque une fois de plus assez vite : les images dans ma tête s’écartent sérieusement de la réalité.
À la maison, je n’aime pas les tableaux de travers aux murs et je passe mon temps à les redresser.
Mettons-nous donc une fois de plus en route pour remettre d’aplomb les images dans notre tête.

La journée à Görlitz

La grande rue dans laquelle tout le monde s’engage semble être la bonne, dis-je à Andrea en sortant de la gare. Berliner Straße, ça sonne important aussi. Et nous voilà à suivre le groupe de piétons. J’ai failli rater le feu vert parce que je voulais encore vite prendre une photo de la gare. Je traverse la rue en courant.

Portail Art nouveau dans la Berliner Straße

Oui, ça doit être juste ici. Car la rue se transforme en zone piétonne – un indice qu’on approche du centre-ville. Mis à part quelques vestiges gris qui attendent d’être rénovés, les rangées de maisons étaient déjà belles à voir ici. Je remarque sur le côté droit de la rue un grand portail Art nouveau qui dépasse largement de l’alignement des façades. Et j’ai déjà de nouveau l’appareil photo à la main. Là, un panneau ! Nous sommes donc sur la Postplatz, avec bien en vue le bâtiment de la poste dans ce style dans lequel, vers l’époque des Gründerzeit, tous les bureaux de poste d’Allemagne ont probablement été construits en même temps.

Nous nous laissons entraîner par un panneau « Theaterpassage » dans un petit détour, pour finalement atterrir sur la Marienplatz. « Je vais d’abord regarder où nous sommes et où nous devons aller, et j’appelle l’hébergement », dis-je à Andrea en me dirigeant vers un banc libre. Et pendant que le GPS démarre, je tape le numéro de l’hébergement dans mon portable. Malheureusement, seul le répondeur décroche. Sagement, je récite mon petit texte : nous sommes les deux pèlerins qui se sont inscrits il y a quelques jours, et voici mon numéro pour me rappeler. Ha, j’ai trouvé : Langenstraße 43, c’est là que nous devons aller. Et nous voilà repartis d’un bon pas. En fait, j’aurais eu suffisamment de temps. Mais une photo du célèbre grand magasin à la façade Art nouveau sur la Marienplatz manque hélas à ma collection.

sur l’Obermarkt

Nous traversons l’Obermarkt entre les voitures garées, mon GPS sous le nez. Ici, il n’y a pas encore de coquilles pour vous guider jusqu’à l’hébergement, et les cartes papier, j’ai horreur de ça. Premièrement, le papier est sacrément lourd, et deuxièmement, j’ai toujours eu du mal à replier correctement ces machins. Bien sûr, je cherche déjà des motifs à photographier. Et voilà que je remarque un clocher très élancé. C’est la tour de la Dreifaltigkeitskirche, un ancien couvent franciscain. Ce n’est que de loin que j’arrive à la faire entrer entièrement sur la photo en format paysage. Qu’est-ce qu’elle est longue et étroite, en quelque sorte tout à fait différente des clochers que je connais d’habitude.

Fontaine Saint-Georges sur l’Obermarkt

La mission urbaine protestante au 43, Langenstraße

Devant, une belle fontaine avec un sergent de ville portant une hallebarde. Ce genre de fontaine, je ne le connaissais jusqu’ici qu’en Suisse, et je me souviens d’une très semblable à Sion. Ce serait un bon point de rendez-vous avec Uwe, car d’après le GPS, notre hébergement n’était plus très loin. Uwe, je le connais du forum des pèlerins. Il est de Görlitz, a lui aussi déjà parcouru l’öP et s’est spontanément proposé pour nous faire visiter sa ville. Par SMS, je lui avais déjà annoncé notre arrivée sur la Marienplatz. Mais maintenant, direction l’hébergement. Il se présente sous un très bel habit. Par sa forme, la maison représente l’architecture baroque de Görlitz et était la demeure du fondateur de l’Oberlausitzische Gesellschaft der Wissenschaften, Karl Gottlob Anton (vérifié après coup). Aujourd’hui, elle abrite la mission urbaine protestante et offre un hébergement aux pèlerins. À l’entrée, un papier est accroché. C’est bon signe. Et il y est écrit chez qui sonner. Complètement surprise, la dame nous fait entrer et dit qu’elle ne nous attendait que demain. Non, non, je nous ai inscrits pour aujourd’hui et j’ai même déjà appelé et laissé un message sur le répondeur. Elle dit que seules deux personnes du nom de Kleinschmidt se sont inscrites, et pour demain. C’est sûrement nous, dis-je, en faisant remarquer que notre nom a déjà souvent été estropié. Ce n’est qu’au moment de payer que je comprends notre erreur, ou plutôt la mienne. Nous sommes dans la mauvaise maison. Même quand je lui demande si nous sommes bien à la maison d’hôtes Peregrinus, la dame répond oui, oui. Elle ne m’avait sans doute pas bien compris.

Notre chambre

Je me suis fait piéger par une erreur dans mon propre tableau, pourtant très apprécié par d’autres utilisateurs. En ligne, le tableau a la bonne adresse. J’avais emporté une ancienne version imprimée. Pour tous ceux qui ne le savent pas encore : un jour, je me suis assis et j’ai rassemblé toutes les informations utiles – adresse, numéros de téléphone, interlocuteurs, particularités, équipement, prix et curiosités du lieu – sur les hébergements pour pèlerins de l’Ökumenischer Pilgerweg, et j’ai tout compilé dans un tableau Excel. Le guide du pèlerin est certes très joliment conçu, mais il est aussi assez lourd. Pour quelqu’un qui compte les grammes comme moi, c’est un no-go. Eh bien, dans ce tableau, le numéro 43 de la Langenstraße apparaît justement deux fois. En réalité, nous aurions dû aller au 47. C’est là que se trouve la maison d’hôtes Peregrinus, où nous nous étions inscrits. Hmm, et celle-ci coûte moitié moins. Mais 20 euros petit-déjeuner compris, c’est aussi très bon marché, et ainsi, après un regard approbateur, nous étions d’accord pour rester ici et ne pas éclaircir davantage le malentendu. (J’ai quand même appelé le Peregrinus ensuite pour m’excuser.) C’est quand même compliqué : deux hébergements dans la même rue, l’un injoignable, une quasi-homonymie avec deux autres hôtes inscrits, et en plus le malentendu manifeste de la dame qui nous a fait entrer.

Andrea dans la cuisine de l’hébergement

Eh bien, ça commence bien, me dis-je. Mais quand je vois la maison et la chambre, je me dis : on aurait pu plus mal tomber. Il y a même une télévision dans la chambre à deux lits, ce qui n’est pas sans importance aujourd’hui, car ce sont les élections législatives fédérales. Nous avions déjà « rendu » notre voix par correspondance. (Une drôle d’expression, je trouve. On n’en a plus, alors ??) D’habitude, sur un chemin de pèlerinage, nous évitons toute confrontation avec les médias de masse, ce qui est très libérant et apaisant. Mais un jour pareil, on veut quand même savoir comment l’élection s’est terminée. Nous nous installons – c’est-à-dire que nous étalons les sacs de couchage sur les lits, mangeons un morceau et allons à ladite fontaine, où nous avions donné rendez-vous à Uwe par SMS. Uwe, employé municipal, avait été réquisitionné pour le bureau électoral et avait pris quelques heures de congé pour nous.

Dans la Dreifaltigkeitskirche

Nous sommes bien sûr un peu en avance et nous profitons du temps pour visiter la Dreifaltigkeitskirche. Je demande une autorisation de photographier, qu’on obtient pour 1,50 €. « Si vous payez trois euros tout de suite, je vous donne un billet qui vous permet de photographier dans toutes les églises de la ville », dit l’employé au comptoir. Bien sûr, c’est ce que nous faisons. Et nous voilà au milieu de l’immense nef. Et plutôt que de tout décrire ici dans le moindre détail, je préfère mettre un lien. Bien sûr, j’utilise mon autorisation de photographier toute neuve et je trouve beaucoup de motifs intéressants. Puis il est l’heure et nous nous postons bien en vue à côté de la fontaine. Je reconnais Uwe tout de suite, alors que je ne l’ai vu qu’une fois sur un portrait sur Internet. Nous nous saluons comme de vieux amis, et il commence aussitôt à raconter sa ville. La fierté qu’il en a se sent dans chacun de ses mots. J’aurais bien aimé laisser tourner un dictaphone. Car de toute façon, on ne peut pas tout retenir d’un coup. Je me garderai bien d’essayer de tout raconter ici. Allez vous-mêmes à Görlitz. Regardez, et vous comprendrez qu’on peut faire d’un centre-ville médiéval autre chose qu’une rue commerçante sans visage et interchangeable, qui ne se distingue d’une ville à l’autre que par l’ordre différent des temples de la consommation. Et même sans cette offre de consommation surdimensionnée, une ville comme celle-ci peut paraître vivante.

Hôtel de ville sur l’Untermarkt

Uwe a une anecdote à raconter sur chaque maison, et je lui demande quel est son métier. « Je suis le chef des pompiers de la ville », répond-il. Ah, je comprends maintenant pourquoi il en sait autant sur la ville. Qui d’autre que les pompiers devrait bien connaître un tel fouillis de maisons anciennes biscornues, transformées et agrandies au fil des siècles ? Et le voilà qui me confie ses soucis : les problèmes que pose l’application des règles de sécurité incendie dans une ville pareille. Il nous emmène sur l’Untermarkt, nous parle de l’horloge très intéressante de l’hôtel de ville et nous montre la tête qui en dépasse et ouvre la bouche à chaque minute pleine, ainsi que l’escalier de l’hôtel de ville, où se dresse une Justitia sur une colonne, et pourquoi cette Justitia ne porte pas de bandeau sur les yeux, comme c’est d’habitude le cas.

L’arc chuchotant en action

Il nous conduit à l’arc chuchotant et nous laisse essayer nous-mêmes son effet impressionnant. Nous entrons dans l’une des arrière-cours, dont les passages sous les maisons étaient toujours dimensionnés pour que des carrosses chargés de marchandises puissent y passer. Partout, on voit qu’au Moyen Âge, c’était une importante métropole commerçante. Elle le doit à sa situation sur la Neisse et bien sûr à la Via Regia. L’aménagement et la décoration des maisons révèlent qu’il y avait beaucoup d’argent dans la ville, et les bourgeois l’étalaient fièrement. Aujourd’hui, de l’argent arrive notamment dans la ville d’une source inconnue. Car chaque année, il y a un don pour la vieille ville de la part d’un généreux inconnu. Autrefois, c’était un million de deutsche marks, aujourd’hui cinq cent mille euros. Le donateur ne souhaite pas de monument, et seules de petites plaques en aluminium révèlent que telle maison a été rénovée grâce au don pour la vieille ville. Les habitants de Görlitz espèrent bien sûr que le donateur ou la donatrice restera encore longtemps en pleine santé.

Arrière-cour avec accessoire de film

Dans une arrière-cour, une enseigne attire l’œil, qui ne cadre pas du tout avec ce décor médiéval. C’est un vestige d’un décor de film. Toutes les scènes du film hollywoodien Le Tour du monde en 80 jours avec Jackie Chan qui se passent à Paris ont été tournées ici. Hollywood a pris goût à Görlitz. Le décor est authentique et ne demande que peu de modifications. Görlitz a ainsi servi de décor à de nombreux films, d’où le surnom de Görlywood. Son décor sensationnel, avec ses bâtiments Renaissance, ses édifices baroques et ses maisons de l’époque des Gründerzeit, fait ressembler la ville à un parc à thème historique où l’on peut rejouer chaque époque. Pour le plus grand bonheur des repéreurs – ces gens qui prospectent les lieux de tournage –, il n’y a dans le centre-ville aucune architecture moderne qui pourrait troubler l’authenticité. Des films comme « The Reader », le déjà cité « Le Tour du monde en 80 jours », « Inglourious Basterds » ou la production allemande « Goethe » y ont été tournés en tout ou en partie. Beaucoup d’habitants gagnent quelques euros d’appoint comme figurants. Je m’imagine ça très excitant.

Maisons exemplairement rénovées au Karpfengrund

Soudain, Uwe s’arrête devant une maison plutôt quelconque et nous demande ce qui nous frappe. Je fixe la maison avec application pour découvrir le détail probablement follement intéressant. Elle est construite de façon un peu asymétrique, dis-je. « Regarde encore plus attentivement. Qu’est-ce qui te frappe dans les fenêtres ? » « Elles sont toutes neuves, sauf une. » « Et ?? » « Elle n’est pas nettoyée. » Ce n’est qu’au deuxième coup d’œil qu’on s’en rendait compte. Et Uwe raconte aussitôt l’histoire du Gropius (j’espère avoir bien compris le nom), un grippe-sou connu de toute la ville, du genre Ebenezer Scrooge dans le « Conte de Noël » de Charles Dickens. Il était si avare qu’il avait même fixé pour son propre enterrement à quoi et combien d’argent dépenser. Pour le contrôler, le Gropius en personne regarda son propre enterrement depuis ladite fenêtre. Tous ceux qui ont regardé par cette fenêtre après lui sont morts peu de temps après, c’est pourquoi plus personne ne l’a fait depuis et qu’elle n’a plus jamais été nettoyée. Une histoire à faire frémir, à laquelle d’autres allaient encore succéder. Mais d’abord, nous continuons à travers le Karpfengrund, où se dressent des maisons qui ressemblent beaucoup à celles de la vieille ville de notre ville natale, jusqu’à la Peterskirche, ou église Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Pour celle-ci, nous aurons encore le temps plus tard, dis-je à Uwe.

La Waidhaus

Dans la rue en pente raide qui descend vers la Neisse, on remarque une maison grise de plusieurs étages, la Waidhaus. Elle s’appelle ainsi parce qu’on y entreposait autrefois le pastel (Waid), une matière tinctoriale. Mais elle est bien plus ancienne qu’elle n’en a l’air, car dès la première moitié du XIIe siècle, elle faisait partie du château du seigneur et possédait aussi une tour. Mais comme beaucoup de choses au Moyen Âge, la maison brûla et, après sa reconstruction, servit d’école et de ladite halle d’entreposage pour le pastel. Plus tard, elle fut même une caserne de pompiers. Et aujourd’hui, elle abrite le Görlitzer Fortbildungszentrum für Handwerk und Denkmalpflege e.V., un centre de formation pour l’artisanat et la conservation des monuments – comme c’est bien trouvé.

Uwe nous montre une pierre sur laquelle sont fixés deux balisages, l’un pour le Zittauer Jakobsweg en direction de Prague et l’autre pour l’Ökumenischer Pilgerweg, que nous voulons maintenant suivre pendant 10 jours. En fait, nous devrions revenir exactement ici demain matin pour partir vraiment du point de départ du chemin. Mais puisque nous y sommes déjà, nous pouvons sûrement nous en passer. L’étape sera de toute façon l’une des plus longues, avec en plus les Königshainer Berge au milieu. Nous considérons donc aujourd’hui comme le signal du départ. Et puis nous avons déjà marché quelques kilomètres aujourd’hui. Nous traversons maintenant encore la Neisse pour aller en Pologne. C’est vraiment sans rien de spectaculaire, et on remarque à peine qu’on est dans un autre pays. C’est ça, l’Europe. Et c’est bien comme ça. Ici, Uwe attire notre attention sur un grand panneau qui explique les différents chemins qui se croisent ou commencent ici.

« Durchhaus » baroque avec deux cours, sur le modèle de Leipzig

De retour côté allemand, il est malheureusement temps de dire au revoir à Uwe. Il doit retourner à l’hôtel de ville pour le dépouillement des bulletins. Mais avant, il nous emmène encore, en passant devant de magnifiques maisons baroques dans la Neißestraße, une dernière fois dans la Brüderstraße, à la fontaine Saint-Georges, et nous raconte l’histoire du Klötzelmönch, une histoire triste et effrayante d’une jeune fille assassinée par un moine (ledit Klötzelmönch, à cause du bruit que font ses sabots de bois quand il traîne un cadavre de femme par les cheveux derrière lui) et enterrée dans l’église. Mais celui-ci est reconnu par un vagabond qui s’était fait enfermer dans l’église pour trouver un abri. Le méchant moine fut condamné et emmuré vivant. Pour couronner le tout, et comme si je l’avais deviné, on a bien sûr trouvé bien plus tard un squelette emmuré dans le couvent franciscain. Ceux qui veulent entendre l’histoire de façon bien plus détaillée, plus impressionnante et plus effrayante devraient se joindre à une visite guidée nocturne avec des comédiens, organisée régulièrement. Pour finir, nous allons encore dans la Verrätergasse, la ruelle du Traître, où Uwe nous raconte pourquoi l’horloge de la Dreifaltigkeitskirche avance de 7 minutes : un jour, des insurgés fomentèrent un complot contre le conseil municipal et voulurent le renverser. Un petit groupe d’insurgés se trouvait à l’intérieur des remparts et devait, comme convenu, ouvrir les portes à un groupe armé plus important. Et comme souvent dans un tel complot, il y a un traître qui rapporte tout au conseil. Celui-ci imagine une ruse et fait avancer l’horloge du clocher de 7 minutes. Devant les portes, on n’entendait pas cette horloge. Il sonne par exemple neuf heures, le groupe dans la ville sort de sa cachette et veut ouvrir les portes, mais se fait attraper dans ladite Verrätergasse par les soldats de la ville. Il ne restait plus alors qu’à attendre aux portes le vrai coup de l’heure, à ouvrir les portes et à arrêter les autres malfaiteurs. Tous furent condamnés à mort, et depuis ce temps, l’horloge sonne 7 minutes plus tôt que les autres de la ville.

Réplique du Saint-Sépulcre

Avec cette histoire et le conseil de visiter absolument encore le Saint-Sépulcre, nous prenons congé d’Uwe avec ces mots : « On se revoit toujours deux fois dans la vie. » Et j’espère ainsi que nous nous retrouverons un jour, soit sur l’un des nombreux chemins, soit, mieux encore, comme guide à Görlitz. J’ai d’ailleurs déjà un plan, mais je ne veux pas le prendre de court en en parlant ici. Chaque chose en son temps.
Bien sûr, nous allons maintenant au Saint-Sépulcre, comme Uwe nous l’avait suggéré. Il existe en Europe beaucoup de répliques de ce lieu de pèlerinage. Ce qui est unique dans celle de Görlitz, c’est que l’ensemble – chapelle d’Adam et chapelle du Golgotha, pierre de l’onction et le tombeau lui-même – se trouve ici à ciel ouvert, et non, comme par exemple à Jérusalem depuis l’empereur Constantin, dans une enveloppe bâtie. La structure et l’histoire du tombeau sont assez bien expliquées sous ce lien. Bien sûr, je demande un tampon de pèlerin du Saint-Sépulcre et on me le tamponne aussitôt.

Saint-Pierre-et-Saint-Paul

L’orgue du Soleil

Ensuite, nous allons à Saint-Pierre-et-Saint-Paul. En nous orientant d’après les points cardinaux, nous traversons des ruelles que nous n’avions pas encore vues et qui sont sûrement épargnées par les flots de touristes. Au bout, un escalier en fer monte jusqu’à l’Ochsenbastei. D’ici, on a une belle vue sur la Neisse et l’Altstadtbrücke, le pont de la vieille ville. Décrire la Peterskirche, ce serait aussi trop pour moi. C’est bien mieux fait ici. Ici aussi, nous recevons un tampon dans notre credencial. Comme toute église gothique, Saint-Pierre-et-Saint-Paul se distingue par ses hautes voûtes qui semblent flotter sur de fines colonnes. Ici, grâce à la peinture, on distingue très bien la structure de la voûte à nervures réticulées. Un attrait particulier, et sans aucun doute aussi un régal pour les oreilles, c’est l’orgue du Soleil. Il doit son nom aux 18 soleils qui ornent les groupes de tuyaux du buffet. Reconstruit en 2004 d’après l’ancien modèle (l’ancien était complètement usé – un ancien clavier est exposé), l’orgue tire sa puissance et sa richesse sonore de 6085 tuyaux, 89 jeux, quatre claviers manuels et deux pédaliers. Le plus grand des tuyaux mesure 7,82 mètres. Même les jeux baroques, capables d’imiter des chants d’oiseaux, ont été restaurés. Un instrument vraiment imposant, que j’aimerais vraiment beaucoup entendre un jour en action. Mais après tant de culture, j’ai soif. Tout près, sur la rive de la Neisse, la terrasse du restaurant le plus oriental d’Allemagne, la Vierradenmühle, s’avance dans la rivière comme la proue d’un bateau. Si ce n’est pas une raison pour s’y chercher une place !

Le restaurant le plus oriental d’Allemagne

Nous n’avons pas besoin de chercher longtemps, car le temps poursuit justement ses efforts pour se rendre impopulaire. Toute la journée, il a déjà fait gris. Au moins, c’est resté sec. Et pendant qu’Andrea s’offre un café et une part de tarte aux fruits, je savoure une Landskron de Görlitz fraîchement tirée. Mais quand on reste assis comme ça, il fait quand même sacrément froid, alors nous payons vite et retournons à l’hébergement. Les premières projections pour les élections fédérales passent déjà, et une nouvelle victoire de la CDU se dessine. J’aurais souhaité au pays une majorité absolue, pour qu’enfin quelque chose bouge et que quelqu’un prenne de vraies responsabilités, au lieu que tout soit laissé en suspens ou que la faute soit rejetée sur le partenaire de coalition. Mais assez parlé de ça, télé éteinte. Je retourne encore en ville pour mettre quelques photos de nuit dans la boîte. Pas si simple, car la vieille ville de Görlitz est si authentique qu’elle est aussi assez chichement éclairée.

Je réussis malgré tout quelques clichés. Mon safari photo prend brusquement fin quand ma batterie lâche et que j’ai laissé la batterie de rechange à l’hébergement. Ce genre de chose me met hors de moi. Car d’habitude, pour des choses bien moins importantes, j’ai toujours une batterie de rechange chargée sur moi. De retour à l’hébergement, je n’ai plus envie de ressortir. Et nous nous glissons donc de bonne heure dans nos sacs de couchage.

Demain nous attend une longue étape, et la météo ne s’annonce pas fameuse non plus : pas de pluie continue, mais du gris et de la bruine. L’anticyclone que le Deutscher Wetterdienst nous avait encore promis la semaine dernière se fera attendre encore un moment.

Le jour des montagnes : Görlitz – Buchholz

Enfin, nous y voilà. Cette fois, ça commence pour de bon. Mais avant tout, un éloge à mon nouveau sac de couchage : beaucoup de place pour mon corps d’athlète, une température agréable à l’intérieur, une matière agréable et peu d’encombrement dans le sac à dos. Pour le rituel du matin, nous sommes déjà des pros, tous les deux. Il ne faut plus que quelques mots pour l’organiser. De toute façon, le matin, nous ne sommes pas des moulins à paroles. Chacun a sa routine. En général, je me lève le premier et je fais ma toilette, puis je tends la trousse de toilette sous le nez d’Andrea et, pendant qu’elle se fait belle, je range les sacs de couchage et je prépare les gourdes. Seul sur un tel chemin, ce n’est pas seulement elle qui me manquerait, mais aussi ces gestes devenus automatiques.

Petit-déjeuner à la Stadtmission

L’air s’échappe en sifflant du pratique sac de compression qui contient mes affaires, lorsque je le roule. C’est un bruit que je ne voudrais pas infliger le matin aux autres pèlerins dans un dortoir bien rempli, comme on en connaît sur les chemins espagnols. C’est pourquoi, dans ces cas-là, je le fais toujours dès la veille au soir. Ici, en Allemagne, on n’a pas à craindre les regards réprobateurs de pèlerins mal réveillés. Comme si souvent, nous sommes seuls, et hier non plus je n’ai vu personne en ville qui ressemble de près ou de loin à un pèlerin ou à un randonneur. Bonne nouvelle : aujourd’hui, nous n’avons pas à nous soucier du petit-déjeuner. Il est déjà servi sur la table, un étage plus bas. J’en étais sûr, car j’avais entendu du remue-ménage dans la maison avant même que nous nous levions.

Et quelle table ! « Vous pouvez tout à fait emporter quelque chose pour la route. » On ne se le fait pas dire deux fois et j’emballe pour nous deux petits pains garnis. Autant le dire tout de suite : je les porterai jusqu’à l’étape et ils nous serviront de dîner. J’aime ces petits pains « affinés », qui ont pu s’imprégner toute la journée de l’arôme de leur garniture. C’était déjà comme ça quand j’étais enfant, quand j’allais chercher mon père à son travail et qu’il sortait ses tartines de sa serviette pour me les donner. Elles avaient un goût bien particulier, difficile à décrire : un mélange du cuir de cette serviette, du papier sulfurisé et des dossiers qu’il trimballait avec lui. Difficile à imaginer ? Pour moi, c’est pourtant un beau souvenir d’enfance. D’ailleurs, il y a des saveurs, des arômes ou des odeurs qui me ramènent immédiatement à des moments de mon enfance.

Sous la pluie vers Ebersbach

Mais revenons à Görlitz. Un bref au revoir et un merci à la maîtresse de maison, et nous voilà déjà dans la rue. Oh zut ! Il pleut. Ni l’un ni l’autre n’avions encore regardé dehors, ou bien nous ne l’avions pas remarqué. Bon, nous portons de toute façon nos vestes de pluie, alors nous pouvons nous mettre en route sans attendre. Uwe nous avait plutôt bien décrit le chemin la veille et nous n’avons guère de mal à trouver la sortie de la ville. Dommage que Görlitz nous dise au revoir avec ce temps. Sous le soleil, même le trajet le plus ennuyeux a ses beaux côtés. Mais nous, nous montons sans cesse sous la bruine (ou c’est seulement l’impression que ça donne, parce que les jambes ne veulent pas encore vraiment), en passant devant l’hôpital, jusqu’à la limite de la ville. Là, nous quittons enfin la route très fréquentée par la gauche pour un chemin de terre, avant de la retrouver peu après. Mais tout cela n’est pas un problème, car nous nous retrouvons bientôt sur une piste cyclable déserte dont l’asphalte ruisselle d’eau. Car il pleut maintenant encore plus fort.

La vue promise ici est annulée pour aujourd’hui

Mes verres de lunettes ne me laissent qu’une vue floue des environs. De toute façon, par ce temps pourri, on ne voit pas bien loin. Au moins, le balisage est bon, si bien que je n’éprouve pas le besoin de sortir le GPS. J’ai déjà fort à faire pour garder l’appareil photo à peu près au sec. Car, ici et là, malgré le peu de vue, je prends quelques photos comme aide-mémoire et pour essayer le GPS. Cet appareil enregistre la trace, et je suis curieux de voir comment cela se répercute sur l’autonomie de la batterie. Faute d’autres distractions, voilà le genre de choses auxquelles je pense en marchant. Quant au sens ou au non-sens d’aller traîner ses guêtres avec un lourd sac à dos sur le dos par un temps où je ne mettrais même pas mon chien dehors, je n’ai vraiment pas envie d’y penser pour l’instant. Ça ferait tomber mon humeur encore plus près de zéro. Oui, je l’avoue : je suis très volontiers un pèlerin du beau temps. Et là, je suis de mauvaise humeur et je râle contre les bonnes prévisions météo du service météorologique allemand de la semaine dernière, qui ne se sont pas réalisées. Ils prétendent avoir calculé la hausse des températures sur 100 ans, mais ne sont même pas capables de prévoir de façon fiable les cinq prochains jours – incroyable ! Justement ici, où un panneau au bord du chemin me promet une belle vue sur la Landeskrone (la montagne emblématique de Görlitz) et sur les monts de la Jizera, loin au sud-est, on ne voit absolument rien d’autre que des nuages gris d’où tombe sans relâche une bruine. Pourquoi est-ce que j’insiste toujours là-dessus ? Parce que là, je suis ronchon. Mais voyons le bon côté : il pourrait aussi pleuvoir des ampoules. Les courtes pauses pendant lesquelles il ne bruine pas permettent au moins à mes jambes de pantalon de sécher.

Ebersbach, commune de Vierkirchen

Dans toute ma mauvaise humeur, je remarque à peine à quelle vitesse nous atteignons Ebersbach. Pas étonnant, puisque je regarde la plupart du temps vers le bas – comme déjà « geningelt » (en saxon : se plaindre ou s’apitoyer sur soi-même) – à cause des verres de lunettes embués. Nous laissons sur sa colline, à notre gauche, l’église joliment restaurée qui brille d’un jaune éclatant dans la grisaille du jour, ce qui n’a rien de méprisant. Le portail est tout simplement fermé. Nous traversons donc ce village plutôt mignon par un petit pont, d’où je découvre aussi quelques motifs qui valent la photo. Peu de temps après, et pas 200 mètres plus loin, un « Buen Camino » retentit vers nous. J’ai presque sursauté, mais en tout cas je suis ravi – un compagnon d’infortune ! Il se tient sous l’auvent d’un ancien supermarché Konsum, qui ne peut plus servir qu’à cela, ou du moins à cela : abriter de la pluie des pèlerins mouillés. C’est Andreas* de Kassel (*nom et lieu de résidence modifiés), lui aussi parti de Görlitz aujourd’hui. Un bref « d’où viens-tu, où vas-tu » et nous voilà déjà dans le vif du sujet, chacun ayant l’impression de connaître l’autre depuis longtemps. C’est comme ça sur un chemin qui a le même but. Il nous parle aussi de deux femmes qu’il a rencontrées à Görlitz. L’une d’elles, nous allions faire sa connaissance bien plus tard. Il en est à son deuxième petit-déjeuner. Nous attendons qu’il ait fini et repartons ensemble. Direction les Königshainer Berge. C’est certes le plus petit massif montagneux d’Allemagne, mais il n’est pas à prendre à la légère.

Une trouée de soleil devant la Landeskrone

Le chemin vers les Königshainer Berge

Mais avant d’atteindre le massif, nous apercevons tout de même quelques rayons de soleil. Comme un projecteur céleste, le soleil pose d’intéressantes taches de lumière sur le paysage. Vite, l’appareil photo, avant que le spectacle ne prenne fin. En continuant, je remarque la démarche un peu bancale d’Andreas*. Il porte des chaussures de course d’un bleu éclatant qui lui donnent manifestement du souci. « Si quelque chose te pince aux pieds, regarde plutôt tout de suite, avant qu’une ampoule ne se forme », lui dis-je. Il est d’accord et nous trouvons vite, près d’un mirador de chasse, un endroit propice pour enlever chaussures et chaussettes. « J’ai toujours du kinésio-tape sur moi. Ça tient bien et ça prévient les ampoules aux endroits qui frottent. » Nous localisons rapidement l’endroit à risque. Ce sont les semelles des chaussures qui provoquent ces douleurs, et je soigne la plante rougie de ses pieds en collant mon tape bleu dessus. J’espère qu’il n’est pas trop tard. Je ne peux pas non plus m’empêcher de faire une remarque : le choix des chaussures n’est-il pas un peu osé ? Andreas* disait qu’il voulait essayer ces chaussures. Il travaille lui-même dans un magasin d’articles de plein air et ne me semble pas non plus en être à sa première randonnée. Le choix de ces chaussures m’est d’autant plus incompréhensible. À chaque goutte qui tombe du ciel, les chemins deviennent plus boueux, et l’asphalte du début a depuis longtemps cédé la place à des chemins de terre caillouteux avec beaucoup de vilaines flaques. Et voilà que commence en plus la montée dans les Königshainer Berge.

La montée

Le chemin devient maintenant de plus en plus raide et ma respiration de plus en plus lourde. « Encore un petit bout et nous sommes sur le Hochstein. Il y a une auberge de montagne là-haut, on pourra manger et boire quelque chose », voilà mes paroles d’encouragement, qui sonnent un peu haletantes. Pour Andrea, je ne m’inquiète pas. Mais Andreas* avance de plus en plus péniblement. Il tousse aussi beaucoup et, quand je lui demande comment il va, il répond qu’il sort d’une bronchite – pas vraiment les meilleures conditions pour faire un chemin de pèlerinage, qui plus est par ce temps. « Encore quelques centaines de mètres sur une route goudronnée bien raide et on devrait être à l’auberge », dis-je pour le rassurer.

Le rocher du Hochstein

La Hochsteinbaude

Fantomatique, la masse rocheuse du sommet du Hochstein surgit du brouillard. Nous l’avons d’abord prise pour un bâtiment. Puis j’ai vu la roche délavée, striée en travers. Ce n’est que derrière qu’apparaît la Hochsteinbaude, ouverte, heureusement. Depuis les rochers, sur lesquels on peut grimper par des escaliers en fer, on a sûrement une vue fantastique. « Aurait » – voilà ce que j’aurais dû écrire, car la montée aurait été complètement inutile. Trempés et maintenant gelés en plus, nous entrons dans l’auberge et sommes chaleureusement accueillis. Nous sommes les seuls clients et avons le choix de la table. Pour épargner des pas à la patronne, nous nous installons pas trop loin du comptoir. Une bière, je l’ai bien méritée après cette montée, et Andreas* en commande une aussi. Même si, pour lui, une tisane contre la toux aurait sûrement été préférable. Spécialement pour nous, il y a une soupe du pèlerin à la carte et nous sommes d’accord : une soupe de légumes, c’est exactement ce qu’il nous faut maintenant. Tout le reste nous pèserait trop sur l’estomac, car nous n’avons même pas encore fait la moitié du chemin du jour. Andreas* est certes d’avis qu’après la descente du Hochstein, il faudra remonter à la même altitude. Mais moi, je suis convaincu qu’il se trompe.

Arnsdorf en vue

Heureusement, j’ai raison. Sur des chemins mouillés et glissants, nous descendons maintenant en pente raide à travers la forêt ruisselante. Au loin, on entend l’autoroute A4, qui passe en tunnel sous les Königshainer Berge. Puis enfin, nous sortons de la forêt, où la bruine se rassemble en grosses gouttes qui nous claquent sans cesse sur la tête. Derrière un grand champ de maïs, Arnsdorf apparaît. Il y a ici une auberge de pèlerins, mais bien trop tôt pour nous sur le chemin du jour. De toute façon, nous sommes déjà mouillés, et qui sait comment ce sera demain. Les pieds tiennent encore bien et nous décidons donc, comme prévu, de ne pas aller à l’auberge ici. Pour Andreas*, cela aurait peut-être été mieux. Sa toux s’aggrave et, pour être honnête, j’ai quelques appréhensions pour la nuit à venir. Aux ronfleurs, je me suis habitué (je sais ce qu’Andrea va dire – l’hôpital qui se moque de la charité et tout ça !), mais sa toux nous priverait de sommeil.

Église d’Arnsdorf

dans l’église d’Arnsdorf

Le château à douves de Döbschütz

Mais avant de quitter Arnsdorf, nous visitons encore l’église, qui est ouverte, et où ce sont surtout le plafond joliment peint et les anciennes fresques mises au jour dans l’abside qui attirent l’œil et sont quelque chose de particulier. Ce qu’il y a de particulier dans le village suivant, Döbschütz, c’est le château à douves qui, très romantique, caché dans un bois en bordure du village et ceint de son fossé rempli d’eau, attend sa restauration. Par le chemin sur la digue qui longe la Schwarzer Schöps aux méandres sauvages, nous atteignons Melaune. À l’entrée du village, on remarque une grande surface goudronnée encadrée d’une bordure en bois – une patinoire. Devant se trouve une piste de bowling couverte en plein air, particulièrement intéressante pour Andrea, qui joue activement aux quilles. Dans ce village, on semble d’ailleurs très actif. Sous le toit d’une grande caserne de pompiers, nous faisons une courte pause pour souffler. « Ce n’est plus très loin jusqu’à Buchholz, peut-être encore cinq ou six kilomètres, et on y sera », dis-je pour nous remonter le moral, car il recommence à pleuvoir.

L’auberge de Melaune

Le chemin interminable le long des éoliennes

À Melaune aussi, il y a une auberge de pèlerins, devant laquelle nous passons cependant également sans nous arrêter. Le chemin qui suit est assez dur. Après avoir survécu à un court tronçon de route départementale très fréquentée, nous tournons à gauche dans un chemin agricole bétonné qui traverse un terrain découvert en passant devant quelques éoliennes. Quiconque a déjà, avant Freyburg / Unstrut, sur l’ÖP, pèleriné le long de la crête devant la Göhle d’éolienne en éolienne sait à quel point ces engins sont éloignés les uns des autres. Quelqu’un semble toujours déplacer la dernière éolienne un peu plus loin. Ici aussi, sur ce chemin bétonné balayé par le vent, qui semble ne jamais finir. Une grande croix en bois au bord du chemin nous apprend qu’il y a bien des années, on avait prévu d’installer ici une décharge de déchets dangereux. Apparemment, les protestations ont porté leurs fruits, car à part des champs, il n’y a rien à voir à perte de vue. Seul le clocher de Buchholz se devine déjà. Ou est-ce plutôt celui de Tetta ? Peu après, je m’en rends compte. Nous n’en sommes qu’à Tetta. Ici, si près de Buchholz, il doit y avoir encore un endroit où faire des courses. Je pose la question à un habitant avant qu’il ne disparaisse. Mais il ne me parle que d’un magasin de boissons à Buchholz qui propose aussi d’autres produits de la vie courante. Cela nous suffit en fait, et nous nous apprêtons donc à avaler le dernier tronçon jusqu’à Buchholz. Les balises nous font traverser le village en zigzag, le long de deux grands étangs.

L’auberge de Buchholz

Maintenant, on distingue aussi le clocher de Buchholz et je sais que nous y sommes presque. Mais les deux derrière moi me regardent comme si je voulais les mener en bateau et faire un tour supplémentaire. Juste en face de l’église se trouve une jolie maison restaurée, l’ancienne école du village. Je découvre un panneau à la fenêtre près de la porte, qui nous souhaite la bienvenue et nous indique comment et où obtenir la clé de l’auberge. J’utilise la méthode la plus simple en allant deux maisons plus loin et en sonnant. Hmm, personne. En haut, une fenêtre s’ouvre pourtant, et la femme qui se penche me confirme qu’il n’y a personne pour me faire entrer dans l’auberge. Retour donc à la maison. J’appelle encore une fois Mme Leubner, que j’avais déjà eue au bout du fil dans la matinée. Hmmm… répondeur…. Je raccroche avant le bip. Je n’aime pas trop parler aux machines. Puis je découvre un deuxième numéro, auquel je joins quelqu’un. Peu après, une femme arrive à vélo droit sur nous. Ce que nous voulons, n’importe qui le devine, et elle nous fait donc entrer dans la maison sans plus de cérémonie.

Dans l’auberge de Buchholz

Et la maison est géniale ! Tout est neuf et moderne, des douches neuves et propres, une grande cuisine avec un frigo plein, des soupes toutes prêtes et des caisses de boissons (eau, limonade, bière). Il y a même du vin rouge et du mousseux dans le placard. « Ce que vous consommez – la caisse est là-bas au fond. » C’est renversant, et je n’ai plus besoin de chercher le magasin de boissons dans le village. Je découvre même une cloche à gâteau portant l’inscription « gâteau fait maison pour nos hôtes ». Mon inquiétude au sujet de la toux d’Andreas* est vite dissipée elle aussi, car il y a trois chambres, et nous deux en prenons une qui sert manifestement de bureau le reste du temps. L’aménagement, l’ordinateur prêt à l’emploi sur le bureau et la banquette sur laquelle nous étalons nos sacs de couchage, tout me donne l’impression d’une chambre que le fils de la maison vient de libérer pour nous. Il y a là beaucoup d’ustensiles, de livres et de documents qui trahissent quand même que cet espace est intensément utilisé par la paroisse. Andreas* a la chambre à côté de la nôtre. Il est assis sans bouger sur son lit et fixe le mur. Il semble complètement à bout et ce n’est que le soir qu’il redevient abordable.

Dans l’auberge de Buchholz

Notre chambre

Beau vieux poêle dans l’auberge

Un escalier en bois mène à des combles joliment aménagés, où 6 pèlerins de plus pourraient sûrement trouver place sur des matelas. Tout est aménagé avec amour et équipé de façon moderne, vraiment de quoi s’y sentir bien. Et c’est ce que je fais maintenant. Je ne vois aucune raison de ressortir de la maison par ce temps. Après la douche, il y a une petite bière dans la cuisine et nous mangeons les petits pains garnis emportés le matin, dans l’état déjà décrit. Croustillant, c’est autre chose – mais les petits pains sont bien imprégnés et moelleux. Plus tard, Andreas*, sorti de sa léthargie, arrive lui aussi dans la cuisine pour préparer son dîner. Et ce qu’il déballe me laisse stupéfait. À côté de la cuisinière électrique encastrée, il installe son réchaud à gaz de camping et prépare des pâtes tirées d’une sorte de ration de survie lyophilisée, ces sachets de nourriture déshydratée qu’on connaît des magasins de plein air. Soit il a une mission de recherche de son employeur, soit il se fait une idée complètement fausse de l’Allemagne de l’Est. Je n’ose même pas demander, mais je fais quand même une remarque désinvolte qu’il ne m’en voudra pas, j’espère. C’est vraiment un chic type, avec qui nous discutons encore avec entrain avant d’aller nous coucher. Mais il m’inquiète un peu : tiendra-t-il le coup demain ? Sa toux est encore assez mauvaise. Ses pieds ont quand même attrapé des ampoules, et ça ne va pas s’arranger avec le tape que je lui donne du mien. Et son sac à dos contient probablement la nourriture pour tout le chemin à travers l’Est sauvage, et pèse en conséquence. Oui, et tout ça avec ces chaussures, je me pose mes questions, mais je ne veux pas le confronter avec elles ni le déstabiliser. À un moment donné, il est temps de se glisser dans le sac de couchage. Le vin et le mousseux, nous les laissons dans le placard. Après ce jour des montagnes, nous sommes assez fatigués comme ça.

Bonne nuit et à demain.*J’ai modifié par précaution le nom et le lieu de résidence de notre compagnon sur cette étape, car je ne sais pas s’il serait d’accord que je le mentionne ici.

Le jour de la moutarde : Buchholz – Bautzen

Pourquoi ai-je choisi ce titre ? Aujourd’hui, nous allons à Bautzen. Et quiconque aime manger de la vraie moutarde et préfère une bonne moutarde chargée de tradition ne peut guère passer à côté de la « moutarde Bautzner ». Je sais, au-delà de l’« équateur de la Weißwurst », on ne la connaît probablement guère. Mais là-bas, on préfère aussi la moutarde sucrée. Ici, en Saxe, on l’aime plutôt forte.

L’église de Buchholz

La nuit a été reposante et calme. Je crois que je n’ai pas ronflé non plus. En tout cas, je n’ai pas la gorge sèche. Andrea a donc passé, elle aussi, une nuit tranquille. Après le rituel matinal habituel, nous prenons encore le petit-déjeuner dans la cuisine. J’ai encore quelques petits pains baguette caoutchouteux dans le sac à dos et, avec du beurre et du pâté de foie, trempés dans le café, ils sont plutôt bons et la mâchoire n’a pas trop de travail. À huit heures pile arrive alors Mme Leubner, qui nous emmène dans la petite église en face pour nous donner une bénédiction du pèlerin. Elle nous met un recueil de chants dans les mains. « Ça va être difficile », dis-je sans détour. Bien sûr, Mme Leubner sait que ce ne sont pas seulement des chrétiens qui sont sur ce chemin. Et elle nous facilite donc les choses ce matin-là. Elle a choisi un chant dont même nous connaissons la mélodie. C’est sur cette mélodie que Cat Stevens a écrit son tube mondial Morning has broken. Pendant qu’Andreas* chante avec une bonne maîtrise des paroles, nous fredonnons au moins doucement et sommes très émus par l’atmosphère.

Avec ces mots, Mme Leubner nous envoie dans la journée :

Sois près de moi aujourd’hui
Un jour nouveau est là. Merci pour le sommeil et le repos,
sois près de moi aujourd’hui en tout ce que je fais.
Je ne sais ce qui viendra, plénitude ou vide.
Sois le bon berger dans la beauté comme dans la peine.
Que ta parole soit la pierre de touche de l’essentiel et de l’important,
la mesure du grand et du petit, de ce qui est faux et de ce qui est juste.
Aide-moi, là où je peux quelque chose, à oser l’acte tout entier,
et si la faiblesse me saisit, à lui dire oui elle aussi.
Tu m’as donné la force de vivre ce jour encore.
Le soir venu, laisse-moi te le rendre dans la joie.

Beau, non ? Comment se fait-il que je puisse encore recopier ce texte ? J’ai rapporté précieusement à la maison le petit papier que Mme Leubner nous a glissé. Dans l’église, elle nous montre encore la jolie exposition de photos d’une femme qui, depuis son balcon, a observé et photographié un couple d’écureuils tout au long de l’année. Elle avait accroché un nichoir que les animaux ont adopté. Elle a ainsi obtenu un aperçu unique de la nurserie de ces habitants des arbres. Elle a rempli deux salles de très belles photos et d’objets exposés. Mais vient ensuite le moment de dire au revoir à cette sympathique auberge et à Mme Leubner, qui nous souhaite bien sûr bon chemin. Juste à la sortie du village, après une petite montée, nous prenons aussi congé d’Andreas*, qui veut marcher un peu plus lentement aujourd’hui et peut-être pas aussi loin. Pour garder la possibilité de pouvoir aller au bout de son chemin, c’est sûrement une bonne décision. À la longue, on ne peut pas adapter son rythme de marche à celui d’un autre. Chacun doit trouver le sien. Et pour Andreas*, aujourd’hui, il était tout simplement un peu plus lent que le nôtre. Jusqu’où il est encore allé sur le chemin, ou s’il est toujours en route, nous ne le savons pas, car nous n’avons pas eu de contact avec lui jusqu’à présent, bien que je lui aie déjà écrit un e-mail. Je lui dis quand même la phrase que j’utilise toujours dans ces cas-là et qui ne se veut pas une menace : « On se revoit toujours deux fois dans la vie. » Parfois, il faut plus de courage pour s’arrêter au bon endroit que pour continuer à se torturer et peut-être même ruiner sa santé. Je souhaite à Andreas* ce courage et la sagesse de prendre la bonne décision.

L’hôtel de ville de Weißenberg

Nous voilà donc de nouveau seuls. Sur l’étroit sentier qui s’appelle le Totenweg, nous perdons très vite de vue notre compagnon de route derrière nous. Le temps n’est pas meilleur aujourd’hui qu’hier, et nous passons notre temps à mettre et à enlever la capuche. La localité suivante est Weißenberg, une petite ville avec un hôtel de ville un peu surdimensionné. À cause de la pluie, je ne prends ici qu’une seule photo, puis nous avons fort à faire pour trouver le bon itinéraire. Pour la première fois sur l’ÖP, j’ai l’impression de m’être trompé. Après la descente raide et glissante depuis la place du marché, nous faisons un grand arc autour du centre-ville, si bien que j’ai l’impression de revenir sur nos pas. Mais en regardant la trace GPS sur mon Garmin, je dois me rendre à l’évidence. La direction générale, l’ouest, est la bonne.

Ne pas rater l’embranchement !

Nous sortons de la ville sur un ancien remblai de chemin de fer et ne remarquons même pas où nous l’avons quittée. De grands panneaux signalant un chemin des moulins recouvrent presque la balise de l’ÖP. Mais je me souviens tout de suite de la description du guide du pèlerin, qui dit que si l’on se trouve sur le viaduc, on est déjà allé trop loin. Et donc, avant ledit viaduc, nous descendons du remblai vers un large chemin de terre. Celui-ci nous mène directement à l’entrée de la Gröditzer Skala. C’est une sorte de canyon fluvial, dans lequel le Löbauer Wasser a creusé le terrain sur environ 15 mètres de profondeur. La rivière, large d’environ 10 mètres, serpente à travers la vallée, et de nombreux chemins l’accompagnent sur ses rives.

Gröditzer Skala – pont sur le Löbauer Wasser

Après la descente raide, le premier défi est la traversée de la rivière sur un pont d’allure un peu aventureuse. Il se compose d’un seul tronc d’arbre, légèrement aplani sur le dessus à la tronçonneuse. Sur les côtés, il y a une rampe faite de branches tordues non travaillées. Le tout a l’air, du moins de loin, un peu « lawede », comme on dit chez nous en Saxe. Ce n’est qu’en regardant de plus près que je vois que le constructeur a bel et bien réfléchi et connaît manifestement son métier. La rampe se révèle plus solide que prévu, et nous pouvons donc nous y tenir. C’est d’ailleurs nécessaire, car le tronc est très glissant à cause de la pluie, de l’usure du temps et des feuilles qui le recouvrent. Le chemin que l’on choisit ensuite vers l’aval importe peu, car tous longent la rivière. Il faut cependant se garder de remonter trop tôt hors du canyon par la droite, car l’autoroute A4 passe tout près et on l’entend même encore nettement ici en bas.

Dans la Gröditzer Skala

Nous choisissons un chemin qui longe directement la rive du Löbauer Wasser. Nous avons ainsi sans cesse de belles images devant nous qui, même par ce vilain temps, offrent un contraste entre la verdure luxuriante qu’on trouve encore ici en plein automne et le cours sinueux de la rivière. Bientôt, nous arrivons dans une grande clairière. La vallée s’ouvre et nous voyons, là-haut à la lisière de la forêt, le château de Gröditz dépasser de la cime des arbres. « Il faut monter là-haut ! », lancé-je à Andrea, qui a un peu d’avance parce que j’étais encore une fois occupé avec l’appareil photo. « Mais les coquilles indiquent par ici, en bas », dit Andrea. Nous faisons donc comme l’ont voulu les pères et mères du chemin. Nous restons en bas. La vallée se resserre de nouveau et, sur la droite, apparaissent même des parois rocheuses abruptes.

Le château de Gröditz

Puis nous en sommes définitivement sortis et voyons les premières maisons de Gröditz. La montée au château ne nous est pas épargnée pour autant. Haletant, je dois même m’arrêter une fois pour reprendre mon souffle. Non, ma condition physique n’est pas encore au mieux. Arrivés en haut, nous allons jusqu’au château. Il y a aussi ici une auberge de pèlerins. Devant, nous découvrons un baldaquin en bois blanc avec quelques bancs et une table dessous. Un bel endroit pour le deuxième petit-déjeuner, me dis-je, et voilà déjà le sac à dos à terre. Je ne suis pas encore tout à fait satisfait du réglage des bretelles. Sous le rebord des côtes droit, je ressens depuis un certain temps une douleur lancinante, que j’avais déjà eue sur le chemin dans le Mecklembourg.

Maison à colombages Umgebinde à Gröditz (typique de la Haute-Lusace)

Si c’est le sac à dos, je le vérifierai à la maison en faisant une plus longue randonnée avec mon vieux Deuter. Ça pourrait bien sûr aussi venir du fait que je suis tout simplement devenu trop gros. En tout cas, ce ventre est embêtant. Car la ceinture de hanches ne sait pas trop où se mettre, la plupart du temps elle glisse sous le ventre au bout de quelques centaines de mètres et y est trop lâche. Je porte donc toute la charge sur les épaules, ce qui n’est pas idéal. Même s’il ne s’agit que de 8 à 9 kilos, à la longue, ils se font sentir sur le corps. Mais manger est important aussi, pour que le corps reçoive de l’énergie. Alors je mords encore un bon coup, je bois encore une gorgée à la gourde et c’est reparti.

Le chemin vers Wurschen

Le chemin qui suit jusqu’à Wurschen ne présente rien de particulier. Nous marchons d’abord sur un chemin agricole bétonné, puis un moment sur la route départementale, avant de retrouver un chemin de terre. À Wurschen, on peut facilement se perdre. D’abord, c’est l’accès au parc privé du château, un peu caché derrière une entrée, puis un itinéraire en zigzag, d’abord à droite sur la route, puis tout de suite de nouveau à gauche, d’abord sur une petite route, qui se transforme ensuite en chemin de terre et sort du village.

Parc et château à douves de Wurschen

Le chemin passe à droite du château à douves. Dans un grand arc, nous traversons l’immense parc du château, bien entretenu, où l’on trouve sans cesse des panneaux indiquant que le terrain est une propriété privée et qu’il est interdit de marcher sur les pelouses. Après ledit zigzag, ça monte un peu. Une fois en haut, on se trouve environ un kilomètre après Wurschen sous un grand arbre avec un banc en dessous. Encore une occasion bienvenue d’enlever le sac à dos pour quelques minutes. Après cela, les douleurs lancinantes disparaissent de nouveau pour quelques kilomètres. Juste quelques photos en arrière vers Wurschen et en avant vers Drehsa, et c’est reparti.

Vue sur Drehsa

En regardant Drehsa, on remarque une haute tour qui dépasse du village. C’est un château d’eau qui appartient au château de Drehsa. Cette tour se dresse près du manoir joliment restauré aux allures de château, et derrière se trouvent les restes de la ferme du domaine, pas encore restaurés. À l’époque de la RDA, le domaine abritait un foyer pour enfants. La famille von Salza zu Lichtenau a acquis le domaine et le château et restaure actuellement l’ensemble à grands frais. On peut monter dans la tour, mais aujourd’hui nous n’avons pas de raison de le faire. Car le temps continue de gâcher la vue. Après Drehsa, de nouveau un très beau tronçon sur un très vieux chemin de terre qui traverse un petit bois au sommet d’une colline.

Abri après Drehsa

En pleine forêt, déjà dans la descente, quelqu’un a construit un abri où l’on peut aussi passer la nuit en cas de besoin. Nous attendons ici la fin de l’averse et levons les jambes. Quand nous sortons plus tard de la forêt, nous voyons pour la première fois les tours de Bautzen. Encore sacrément loin, et je sais d’après la carte que l’itinéraire n’est pas le plus direct. Avant Waditz, nous rejoignons la ligne de chemin de fer sur laquelle nous avions encore roulé dimanche vers Görlitz. Nous la longeons sur un bon bout de chemin, sans qu’un seul train ne passe. En passant par Kubschütz, Baschütz et Jenkwitz, on a souvent l’impression de s’éloigner de Bautzen.

Pause à Kubschütz

À Kubschütz, un banc joliment conçu invite à la pause, ce que je ne me fais pas dire deux fois. Plus qu’un dernier effort. Quand nous rejoignons la B6 près d’Auritz, nous sommes bien contents de ne pas avoir dû la longer plus tôt. Et ainsi, les petits détours si près de la ville ont tout de même été bien utiles. Pour entrer dans Bautzen, nous marchons tout du long au bord de la route fédérale très fréquentée, une torture quand on a passé toute la journée dans la nature. Nous avons l’intention d’aller au presbytère St. Petri et de passer la nuit dans la chambre des pèlerins qui s’y trouve. Nous récupérons la clé à la boulangerie, qui se trouve en direction du centre-ville, derrière le presbytère. Pour arriver au presbytère, il faut passer sous le porche au 23, Töpferstraße et continuer jusqu’à l’arrière-cour.

Logement des pèlerins au presbytère St. Petri de Bautzen

Là, impossible de manquer la grande maison blanc/jaune. Ce n’est qu’après avoir monté l’escalier jusqu’au 2e étage que nous remarquons qu’il y a aussi un ascenseur. Celui-là, je l’aurais pris sans scrupules après la randonnée du jour. Au cas où quelqu’un après nous voudrait lui aussi perdre ses scrupules : l’accès à l’ascenseur se trouve sur le côté gauche de la maison. La clé récupérée à la boulangerie ouvre le sas vitré. Dans la chambre des pèlerins, il y a 6 lits superposés. Sur réservation, ils sont probablement aussi faits avec des draps. Car un lit était préparé ainsi. Nous utilisons cependant nos nouveaux sacs de couchage douillets. Un WC, une douche et une petite cuisine font également partie du logement des pèlerins. Nous sommes justement en train de nous installer quand on frappe à la porte. Entre Christoph, de Berlin. Son accent trahit cependant qu’il a vécu autrefois ailleurs. Mais je ne veux pas le bombarder davantage de questions.

L’ancienne Wasserkunst au bord de la Spree

La Schlossstraße et ses bistrots

Nous ne dépassons guère l’habituel « d’où viens-tu, où vas-tu », aussi parce que nous quittons bientôt la maison pour faire un tour de la ville. J’étais venu à Bautzen pour la dernière fois en 1976 et je la reconnais à peine. Les maisons restaurées avec amour s’alignent les unes après les autres. Et que Bautzen ait autant de tours, je ne m’en souviens vraiment pas. Nous traversons la place du marché jusqu’à la Wasserkunst, d’où l’on a une belle vue sur la vallée de la Spree, puis nous passons encore par la Mühltor jusqu’à l’Ortenburg, pour revenir de là au centre-ville par la Schlossstraße. La cathédrale St-Pierre est malheureusement fermée. Nous aurions aimé la voir. Plusieurs restaurants ont immortalisé la moutarde dans leur nom. Chez les autres, il y a au moins un plat où la moutarde joue le premier rôle. C’est ce qu’on attend de Bautzen. Des seaux de moutarde bleu et blanc se trouvent ici dans la rue, non pas parce qu’on attend une livraison, mais comme publicité pour une boutique de moutarde. Ici, beaucoup de choses tournent autour de cette pâte jaune et forte. Qu’est-ce que la moutarde, au fond : une épice, un condiment ? En tout cas, pour moi, la moutarde doit monter un peu au nez quand on la mange pure. Pour nous, elle est indispensable en cuisine.

Premier restaurant de moutarde de Bautzen et, derrière, la cathédrale St-Pierre

Parmi les nombreuses variétés que propose désormais aussi « Bautzner », c’est la mi-forte que je préfère. Et nous cherchons donc un restaurant avec des plats à la moutarde au menu. Nous n’avons pas à chercher longtemps. Directement sur la place du marché, il y a le Surprise, un mélange de café, pizzeria, brasserie, bar et restaurant. Ici, nous trouverons sûrement quelque chose. Et ce que nous y avons trouvé, c’était une poêlée d’émincé dans une sauce miel-moutarde – un régal !! Mais les yeux étaient une fois de plus plus gros que le ventre. Et j’ai bien du mal à finir mon assiette. Pourtant : « Il lève le verre et boit le fond, car laisser des restes, ce n’est pas son genre. », pour citer Wilhelm Busch dans « Hans Huckebein der Unglücksrabe ». Si j’ai trop de kilos sur les côtes, c’est sûrement parce que je finis toujours si bien mon assiette. Dehors, il fait nuit entre-temps et, quand nous quittons le restaurant, il pleut bien sûr de nouveau.

La Reichsturm le soir

Malgré tout, je prends encore vite quelques photos de nuit de la ville. De retour au logement des pèlerins, Christoph revient bientôt lui aussi de sa visite de la ville ; il a lui aussi dîné au « Surprise ». Dommage que nous ne nous y soyons pas croisés. Cela en reste donc à une brève rencontre. Car le lendemain, il disparaît à une vitesse d’enfer. Ses longueurs d’étape prévues ne correspondent pas non plus à nos idées. En espérant un temps meilleur, nous allons nous coucher tôt.

Demain, pour la première fois, nous nous écarterons de nos plans. Car nous n’irons pas, comme prévu, jusqu’à Panschwitz-Kuckau, où j’ai jadis vécu deux ans au foyer des apprentis. Nous terminerons l’étape 3 kilomètres avant, à Crostwitz, à la Pilgeroase de Monika Gerdes. C’est un conseil d’Uwe, que nous suivons volontiers. Et cela allait s’avérer le bon choix : nous allions passer une soirée que nous ne sommes pas près d’oublier.

(*) Nom modifié

La journée des rencontres : Bautzen – Crostwitz

Une éclaircie au petit matin : des trouées dans les nuages

Ce matin, mon premier geste est d’aller à la fenêtre. Un jour de pluie de plus serait difficile à supporter. Mais voilà que l’espoir renaît. Entre quelques bancs de brouillard, un peu de bleu perce çà et là dans le ciel. Cela redonne courage, et après ces deux jours, on est reconnaissant pour le moindre petit rayon de soleil. Tout est vite emballé et nous prenons congé de Christoph. Notre petit-déjeuner, d’habitude plutôt improvisé, nous pouvons nous en passer aujourd’hui. Car dans une ville relativement grande comme Bautzen, on devrait bien trouver une boulangerie où prendre un petit-déjeuner. Nous avons tout notre temps aujourd’hui, car nous raccourcissons un peu l’étape. Comme je l’ai déjà écrit dans le post précédent, Uwe, de Görlitz, nous a conseillé de nous arrêter à Crostwitz, à la Pilgeroase de Monika Gerdes, et de ne pas pousser comme prévu les 3 kilomètres supplémentaires jusqu’à Panschwitz-Kuckau.

Le matin à Bautzen

Nous déposons donc notre clé à la boulangerie. Impossible pourtant d’y boire un café et de manger quelque chose. Si, en plus de nous, deux autres clients entrent dans la boutique, elle est pleine. Il faudrait alors sortir nos sacs à dos. Nous cherchons donc autre chose. Dans la Reichstraße, nous voyons une boulangerie où il nous faut d’abord nous repérer. Car ici, tout est en libre-service. Il ne reste plus qu’une employée à la caisse, qui ne s’avance que lorsqu’on a rassemblé quelque chose sur son plateau et qu’on entre dans la zone de caisse. Il ne manque plus qu’un drive pour les voitures, comme dans la « Schachtelwirtschaft », l’auberge des boîtes en carton – c’est ainsi qu’un ami, l’autre jour, a désigné le restaurant au grand « M », à mon grand amusement. J’aurais bien envie de repartir et de chercher une belle boulangerie à l’ancienne, où la farine colle encore aux doigts de la vendeuse et où l’on voit qu’elle s’active au fournil depuis au moins 4 heures du matin. Mais le confort l’emporte, et chacun sait qu’un pèlerin rechigne à marcher. Cela peut paraître paradoxal. Mais il faut éviter chaque pas en dehors du chemin. On ne sait jamais ce qui nous attend encore. Alors nous restons ici, nous gagnons le combat contre la machine à café et trouvons aussi de quoi manger.

Belle vue matinale sur la vallée de la Spree

Dehors, la rue se couvre de taches claires. Au soleil, elle sèche par endroits. Ouiii, le soleil daigne se montrer, même si ce ne devait être qu’un bref intermède. Cela nous donne en tout cas la possibilité de voir sous un autre jour ce que nous avions visité hier par un temps maussade. Nous traversons donc encore une fois la place du marché jusqu’à la Wasserkunst et faisons le tour de la vieille ville, devant les anciennes fortifications au-dessus de la Spree, avant de descendre un escalier raide derrière le château jusqu’à la rivière. Nous franchissons le pont sur la Spree et sortons de la ville en passant sous la B96 et sous l’autoroute A4.

La ville est déjà loin derrière nous

Bientôt, nous voyons derrière nous la ville aux nombreuses tours comme une silhouette grise. L’autoroute toute proche et les nombreux véhicules sur la route départementale agacent un peu et troublent l’idylle matinale. Mais on nous salue même depuis une petite voiture qui arrive en sens inverse. Comme nous l’apprendrons le soir, c’était Monika Gerdes qui saluait ses hôtes du soir. Elle savait déjà que nous arrivions, car j’avais annoncé notre venue. Le village de Salzenforst, que nous traversons maintenant et à l’entrée duquel se trouve une grande installation de recyclage, se révèle être un joli village résidentiel pour gens aisés, qui peuvent s’offrir en dehors de Bautzen une grande maison sur un terrain encore plus grand – tout cela très mignon et très inventif.

Pause à l’abribus d’Oberuhna

Ici et là, on bricole, et l’on dirait qu’un concours a été lancé pour savoir qui a la plus belle pelouse et le plus beau jardinet. Ce que je vois là est un modèle d’esprit petit-bourgeois. Par un chemin agricole solitaire, nous gagnons maintenant Oberuhna. Mais nous ne sommes pas si seuls que cela, car deux jeunes hommes viennent à notre rencontre, qui sont de toute évidence des pèlerins. Ma remarque superflue, comme quoi ils marchent dans le mauvais sens, j’aurais mieux fait de la garder pour moi. Elle n’est ni originale ni spirituelle, et je m’en veux aussitôt après l’avoir dite. Mais ce qui est sorti de la « Gusche », de la bouche, ne se rattrape plus… Bien qu’ils aient sûrement déjà entendu cette remarque plusieurs fois, le premier des deux réagit avec calme.

Bifurcation après Oberuhna

Le second suit loin derrière lui, en traînant un peu les pieds. Ils viennent d’Erfurt et ont justement choisi ce sens-là. Comme ils sont deux, la solitude que l’on éprouve quand on marche sur un chemin de pèlerinage dans le mauvais sens n’est sans doute pas si terrible. Chaque personne que l’on rencontre sur le chemin ou dans les gîtes a disparu au plus tard le lendemain, et cette fois encore. Nous nous disons au revoir, et ils nous chargent de saluer Monika, dans le gîte de laquelle ils avaient passé la nuit précédente. Nous leur avions dit où nous allions, et je promets donc de transmettre leurs salutations. Dans le village suivant, Oberuhna, nous faisons une pause dans un abribus (– non, il ne pleut toujours pas !) et regardons l’animation affairée d’une vieille ferme à trois corps de bâtiments, dont le portail est grand ouvert.

Le chemin après Oberuhna

Peu après Oberuhna, nous quittons la route départementale vers la gauche pour un chemin de terre, un raccourci comme il s’avère. Il arrive donc aussi qu’on prenne des raccourcis sur un chemin de pèlerinage. Notre expérience jusqu’ici dit pourtant autre chose. Car le plus souvent, on accepte des détours au profit d’un tracé bien à l’écart de la circulation déchaînée, ou le long d’une belle nature, ou en passant par des lieux de recueillement ou des églises. Un tel lieu de recueillement, nous l’apercevons déjà de loin : le monument du Millénaire. Je cite ici le site viaregia-sachsen.de :

Le monument du Millénaire

« Le monument symbolise la diffusion du message chrétien. Il représente Cyrille et Méthode, qui furent missionnaires dans l’Empire de Grande-Moravie de 863 à 885. En signe de leur joyeuse annonce et de la propagation de la foi en Lusace, des croix “poussent” de la terre sur le site. L’ensemble invite à s’attarder et a été conçu pour des recueillements, des fêtes et des offices. »

En nous approchant, nous voyons une voiture garée à côté du monument, et sur un banc est assis un homme un peu corpulent en vêtements de travail, manifestement en train de faire sa pause. Je pense d’abord à quelqu’un chargé de l’entretien du monument. Mais comme il ressort de la conversation, c’est un cueilleur de champignons qui a installé ici son « quartier général » pour transvaser ses paniers pleins dans des seaux qui attendent dans le break. Mais la récolte n’est pas encore si abondante aujourd’hui.

Belle allée

Car à ma question curieuse sur le résultat, il ne me montre que quelques bolets orangés et un cèpe. Mais il ne semble pas non plus prendre la chose trop au sérieux, un cueilleur épicurien en quelque sorte. La conversation habituelle suit son cours : d’où, vers où, et d’où à l’origine – c’est-à-dire notre lieu de résidence. Lorsque nous disons Delitzsch, l’homme se lève tout à coup, me serre la main et dit : bienvenue, compatriote. Il a passé son enfance à Delitzsch, dans la Karl-Liebknecht-Straße (aujourd’hui redevenue Bismarckstraße). Et voilà que nous avons soudain beaucoup à nous raconter. Car il compare avec nous ce qu’il sait de tout ce qui a changé à Delitzsch au fil du temps. Il en sait déjà beaucoup, ce qui me montre qu’il porte toujours un grand intérêt à sa ville natale.

Panneau indicateur sur la Via Regia

En même temps, je prends encore quelques photos du monument. Sur les panneaux, j’apprends aussi pourquoi un ensemble aussi grand a été aménagé justement ici, à l’écart des grandes agglomérations et des grands axes. C’est la Via Regia, route commerciale qui reliait les peuples, qui a fait paraître ce lieu approprié pour ériger ce monument précisément ici en l’an 2000. Depuis des siècles, ce chemin est synonyme de commerce pacifique. Et aujourd’hui, ce sont des pèlerins et des randonneurs qui portent leur foi et leur histoire dans le monde et qui passent par ici pour s’attarder en recueillement ou simplement pour se reposer. Un très ancien panneau indicateur restauré témoigne de la longue histoire de ce chemin.

Saules pleureurs à Dreikretscham

Nous prenons congé du cueilleur de champignons de Delitzsch et poursuivons notre marche par une belle allée en direction de Dreikretscham. Là, une longue et imposante rangée de saules pleureurs attire mon attention, plantée le long du Hoyerswerdaer Schwarzwasser. On voit vraiment rarement une chose pareille. Ce qui est malheureusement rare aussi ici, ce sont les auberges ouvertes. Celle de Dreikretscham a l’air très accueillante, mais aussi très fermée. Enfin, quand le nombre de pèlerins sur la Via Regia atteindra des proportions qui rendront rentable le fait de ne pas ouvrir seulement le soir, cela changera sûrement. Nous devons donc continuer à vivre sur nos réserves de secours, autrement dit sur le contenu du sac à dos. Mais pour l’instant il reste fermé, car nous continuons d’abord jusqu’à Storcha.

Dans l’église paroissiale de Storcha

À Storcha se dresse l’église paroissiale néogothique du Sacré-Cœur (Herz Jesu), visible de loin. L’église a été construite en 1870 à l’initiative de l’association catholique sorabe Cyrill-Methodius-Verein. Cyrille et Méthode, nous avions déjà fait leur connaissance au monument du Millénaire, immortalisés en statues. L’église paroissiale est ouverte, et nous entrons donc dans le calme de ce lieu de culte, très grand pour un si petit village. Pour nous, c’est toujours comme pénétrer dans un autre monde. On devient tout silencieux et tout petit, on se déplace soudain plus lentement et on ne fait plus que chuchoter.

Église paroissiale de Storcha

Que ce soit par respect pour la vocation de la maison ou par égard pour les fidèles qui cherchent ici la proximité de Dieu et la trouvent sûrement, nous devenons tous les deux autres dans ce cadre. Même sans accès spirituel à la foi, un édifice sacré fait donc aussi son effet sur nous, un effet très beau et très bon, je trouve. Mais nous n’avons fait que 12 kilomètres aujourd’hui et nous voulons profiter de ce temps particulièrement beau pour continuer à savourer le chemin. Il est midi, et lorsque nous sortons du village, les cloches de l’église paroissiale sonnent comme pour nous dire au revoir et nous donner de l’élan. Mais il ne reste plus beaucoup de chemin aujourd’hui, alors nous prenons le temps de faire encore une halte dans un abribus juste avant Prautitz. À la sortie de Prautitz, nous apercevons déjà le clocher de l’église paroissiale Saint-Simon-et-Saint-Jude de Crostwitz. Je connais Crostwitz de l’époque où j’ai passé deux ans au foyer d’apprentis dans le village voisin de Panschwitz-Kuckau. Crostwitz avait alors une piscine en plein air (aujourd’hui, hélas, plus), et en été nous acceptions volontiers les 3 kilomètres de marche pour y aller. Les week-ends où nous ne rentrions pas à la maison devenaient ainsi un peu plus supportables.

Panneau indiquant la Pilgeroase de Crostwitz

Peu avant le village, le chemin quitte la route vers la gauche, ce que je comprends mal, car on ne passe ainsi pas directement par le village ni devant l’église. Par un chemin de terre, on contourne Crostwitz par le sud, ce qui est vraiment dommage. Car on rate non seulement ce très joli village et son imposante église paroissiale, mais aussi la Pilgeroase de Monika Gerdes. Heureusement, il y a un petit panneau en bois qui attire le pèlerin hors du chemin. On peut y lire « Café, thé, gâteau, biscuits, fruits ». Même si ce n’avait pas été notre destination de toute façon, nous aurions bifurqué ici. Car un tel panneau rend curieux, surtout des gens qui s’occupent ici des pèlerins de manière si touchante et organisent quelque chose qui sort vraiment de l’ordinaire. Nous traversons un pâturage en direction du village.

Andrea dans la Pilgeroase de Monika

En passant devant l’église et la maison paroissiale, guidés par les panneaux du gîte, nous trouvons très vite la maison recherchée. Le portail du jardin est grand ouvert, avec le panneau sur lequel on peut lire « Pilgeroase ». Sous un toit en bois se trouvent des bancs et une table sur laquelle sont posés deux thermos, des boîtes en fer-blanc, des tasses, des assiettes et une cloche à gâteau. Vraiment – une oasis. De l’initiatrice, aucune trace à la ronde. En revanche, un panneau est accroché à la porte de la terrasse, indiquant qu’on peut tranquillement la pousser pour remplir ses bouteilles d’eau, se servir en boissons ou utiliser les toilettes. Malheureusement, les jeunes hommes que nous avions croisés avaient, contrairement aux instructions de Monika, fermé la porte de l’intérieur avant de quitter le gîte, si bien que nous devons attendre Monika. Nous nous mettons à l’aise, profitons du café et du gâteau, lisons le livre d’or des pèlerins, et je fais un peu le tour de la maison.

Le gîte de Crostwitz

C’est alors que je vois une grande feuille à l’entrée principale. Toute une liste de contacts y est inscrite « dans le cas improbable » où le gîte serait fermé. Juste en face, c’est un horloger qui sort sur le pas de sa porte avec ses lunettes-loupes après que j’ai sonné chez lui. « Chez Monika, c’est fermé, et sur le panneau… », dis-je. L’horloger jette un œil par-dessus ses lunettes, me toise et dit : « Tu n’as pourtant pas l’air d’un pèlerin. » Je ne sais pas s’il fait allusion à mon embonpoint ou au fait que je me tiens devant lui en sandales de plage. « J’ai déjà changé de chaussures », dis-je, croyant qu’il pense à la seconde. Il me remet volontiers la clé, avec pour consigne de la jeter dans sa boîte aux lettres demain matin avant de partir. « Bien sûr », dis-je, et je retourne d’un pas lourd au gîte pour ouvrir la porte de la terrasse de l’intérieur. Andrea monte à l’étage, tandis que je prends une bière dans la caisse prévue à cet effet pour savourer, les jambes surélevées, ma « fin de journée de travail ».

À partir d’aujourd’hui, notre charmante compagnie (pas le chat, mais Betina !)

Soudain, une femme mince et grande, en veste rouge et avec un grand sac à dos bleu, se tient devant moi. Son visage ouvert et aimable rayonne littéralement. « Enfin un pèlerin ! » s’exclame-t-elle. « Je n’aurais pas tenu bien longtemps toute seule comme ça », dit-elle. Betina (oui, avec un seul t), qui vient des environs de Darmstadt, ne surgit pas tout à fait par surprise. Au téléphone, quand j’ai annoncé notre venue, Monika m’avait déjà parlé d’elle. Et elle avait dit que la pèlerine inscrite serait sûrement heureuse de ne plus être seule. « Nous sommes même deux », avais-je répondu, et très vite une conversation agréable s’engage. Je crois que nous nous sommes plu dès le début.

Dans le gîte de Crostwitz

Andrea redescend en faisant cette remarque : « Je crois que je viens d’utiliser la cuisine et la salle de bains de la propriétaire. » Mais il est clairement écrit « derrière la porte vitrée ». Là-haut, il n’y a qu’une porte vitrée. Nous avons tout un appartement à notre disposition – incroyable ! Tant de confiance, tant de serviabilité, tant d’amour – nous sommes bouleversés et très curieux de rencontrer cette femme. Pendant ce temps, un petit chat nous divertit : il s’est installé confortablement dans le sac à dos de Betina et ne veut en aucun cas en ressortir. Betina veut elle aussi rester ici aujourd’hui. Le contraire m’aurait d’ailleurs étonné, vu comme elle s’est réjouie de notre compagnie. Elle disparaît avec Andrea pour ranger ses affaires dans le gîte. Pour fêter ça, je bois encore une bière. Plus tard, Andrea et moi faisons encore un tour dans le village.

Dans l’église paroissiale de Crostwitz

Nous visitons l’église paroissiale et essayons de nous approvisionner pour le lendemain dans la petite supérette. Pourquoi est-ce que j’écris « essayons » ? Dès que je sors de la rangée le minuscule chariot, je me sens transporté dans des temps depuis longtemps révolus. L’assortiment et sa présentation me rappellent très fortement une « Kaufhalle » de l’époque de la RDA. Cinq paquets de sucre côte à côte, à côté des pots de moutarde eux aussi alignés en rang d’oignons, derrière le vide dans le rayon. Et c’est ainsi dans chaque rayon. L’essentiel, c’est qu’il y ait quelque chose partout. Plus tard, c’est Betina, qui trouve elle aussi que la boutique vaut une photo, ce qui étonne beaucoup le propriétaire.

Supérette nostalgique – bientôt fermée, hélas

L’explication suit aussitôt : le propriétaire veut arrêter pour raison d’âge et ne veut pas stocker inutilement des marchandises dont il ne se débarrassera plus. Personne ne veut reprendre le magasin. Pas étonnant : les gens qui travaillent à l’extérieur font leurs courses en route, en voiture, et les quelques personnes âgées qui dépendent du commerce local n’apportent pas assez de chiffre d’affaires pour couvrir les frais. Les achats de solidarité n’y changent rien non plus, comme nous le raconte plus tard Monika, visiblement surprise par cette information nouvelle pour elle. Nous prenons encore une bouteille de vin rouge pour la soirée et retournons au gîte. Puis Monika arrive, et lorsqu’elle remarque qu’elle nous a déjà vus aujourd’hui, je me souviens aussitôt de la conductrice qui nous avait aimablement fait signe peu après Bautzen. Monika nous captive immédiatement. Comme un tourbillon, elle attire très sympathiquement toute l’attention sur elle et nous embauche pour ainsi dire dans son organisation. Nous la suivons très volontiers dans sa cuisine. Elle nous invite à dîner, à condition que nous l’aidions à la préparation. Ce que nous ne savons pas encore : nous ne préparons pas notre repas, mais celui des prochains pèlerins. Car 11 pèlerins, des personnes handicapées avec leurs accompagnateurs, se sont annoncés pour demain. Et cela demande non seulement quelques préparatifs pour le repas, mais aussi quelques changements logistiques dans la maison. Normalement, il y a beaucoup de place au rez-de-chaussée. Mais celui-ci a été fortement endommagé l’année dernière par une inondation, si bien que le gîte a dû se replier à l’étage.

Nous laissons notre trace dans le livre des pèlerins

Où cette femme puise-t-elle donc toute cette énergie ? Elle exerce un métier très exigeant, rédactrice au studio radio du MDR à Bautzen. Elle y est responsable du programme sorabe. Quand elle est de service du matin, sa nuit est souvent terminée avant quatre heures. Entre-temps, elle disparaît brièvement devant son ordinateur pour évaluer et valider un reportage. D’une manière ou d’une autre, elle réussit à tout concilier, apparemment sans effort, et me fait pourtant une impression très calme et posée. Nous sommes assis dans la cuisine et coupons des légumes pour la soupe. « Ce n’est pas pour vous, c’est pour demain. Pour vous, on fait des pommes de terre au fromage blanc », dit-elle, et je le regrette presque un peu. Betina non plus ne peut retenir un « Ohhh, dommage ». Non que j’aie quelque chose contre les pommes de terre au fromage blanc, mais la soupe qui mijote répand dans la cuisine un parfum qui me met l’eau à la bouche. En même temps, il y a tout le temps de bavarder pendant que mon couteau de poche découpe carottes et choux-raves. Les sujets sont variés, du chemin de pèlerinage à l’histoire de la maison, jusqu’aux expériences et convictions personnelles. Tout l’intéresse. Mais avant de passer à table dans la cuisine-salle à manger de Monika, il faut encore transporter matelas, tables et chaises. Il faut bien arriver d’une manière ou d’une autre à 11 couchages. Pour cela, il faut monter des matelas du rez-de-chaussée à l’étage, et apporter dans la cuisine une deuxième table et d’autres chaises. Avec beaucoup de mains, c’est vite fini. Et c’est ainsi que nous sommes bientôt à table à savourer notre dîner.
Autour de conversations agréables, nous laissons se terminer cette journée riche en événements. Et maintenant s’explique aussi le titre de ce billet : la journée des rencontres. Aujourd’hui, nous avons rencontré quelques personnes qui nous ont laissé une impression durable. Ce sont de telles rencontres d’où peuvent naître des amitiés. Comme nous l’avons déjà vécu sur tous nos chemins de pèlerinage.

La journée de la pluie : Crostwitz – Kamenz

Le titre dit en fait déjà tout. L’embellie d’hier n’est malheureusement que de courte durée. Le premier coup d’œil après le lever nous rassure encore. Mais au moment où nous posons le premier pied dans la rue, il se met à pleuvoir. Et ça ne s’arrête pas de toute la journée.

Petit-déjeuner chez Monika

Nous nous sommes annoncés chez Monika pour le petit-déjeuner à sept heures. Elle doit aller travailler et nous ne voulons évidemment pas trop perturber sa journée. Quand nous descendons, elle est déjà en train de mettre la table et de tout préparer pour la Pilgeroase, en versant le café et le thé dans les thermos. Elle a aussi déjà déplacé quelques matelas. Dans une pièce vide du rez-de-chaussée, il y a maintenant encore des matelas. « Et si des pèlerins arrivent et que tout est déjà occupé chez moi avec les 11 personnes qui se sont annoncées ? Je ne peux quand même pas les laisser devant la porte… » Je crois que cela dit tout de l’état d’esprit et de l’engagement de Monika. Nous voilà assis à la table du petit-déjeuner richement garnie, essayant d’exprimer notre gratitude à Monika, ce qui ne réussit sûrement qu’en partie. À la radio passent les informations, suivies de musique. Que les informations soient diffusées en sorabe, je le savais déjà. Mais qu’il existe aussi de la pop moderne produite en langue sorabe, c’est nouveau pour moi. À nos oreilles, cela sonne un peu étrange. La mélodie de la langue a quelque chose de tout à fait particulier et, bien que ce soient toutes des langues slaves, elle ne sonne ni polonais ni tchèque. Adolescents, au foyer d’apprentis, nous avions dû un jour apprendre une chanson sorabe dans une sorte de chorale. Pour nous, c’était un casse-tête pour la langue et cela sonnait sûrement bizarre. C’est d’ailleurs la seule chose dont je me souvienne encore. Les paroles ont disparu depuis longtemps. Pourtant, quand on vit aussi longtemps ici, on a forcément affaire à la culture sorabe. Sur son lieu de travail, Monika veille à ce que la langue et la culture ne soient pas étouffées par l’allemand. Ce serait d’ailleurs bien dommage. Par ailleurs aussi, tout est fait pour maintenir vivante la culture des Sorabes. Il existe des écoles sorabes où le sorabe est la langue d’enseignement. Il existe des écoles allemandes où le sorabe est enseigné comme langue étrangère. Les traditions sont entretenues par des associations et des communautés villageoises. J’en avais déjà fait l’expérience il y a de nombreuses années, quand nous étions encore citoyens de la RDA. Ce n’est là qu’un des sujets dont nous parlons à la table du petit-déjeuner.

Sortie de Crostwitz

Il y aurait en fait encore beaucoup à raconter et beaucoup à apprendre. Mais à un moment donné, il est temps pour Monika d’aller au travail et pour nous d’attraper le sac à dos et de faire place aux prochains pèlerins à Crostwitz. Monika devient toute solennelle et prononce encore pour nous la bénédiction des pèlerins, avant que nous prenions congé, pleins de gratitude. Nous pensions en fait que Betina se joindrait à nous. Mais elle traîne un peu, et tout porte à croire qu’elle préfère marcher seule aujourd’hui. Plus tard, j’ai eu l’impression qu’elle craignait de nous déranger. Quand, le lendemain, elle a demandé encore et encore si elle pouvait vraiment marcher avec nous, je lui ai dit : « Si tu le demandes encore une fois, on te laisse vraiment seule, alors ça suffit. On te le dira bien si tu deviens pénible », dis-je en souriant. Mais aujourd’hui, nous quittons la maison un bon moment avant elle. Betina veut encore passer en route dans une succursale de son entreprise et faire la connaissance des gens qu’elle ne connaît d’habitude qu’au téléphone. Ils vont en faire, une tête. Par précaution, nous avons échangé numéros de téléphone et adresses. Je rapporte donc notre clé à l’horloger et nous voilà repartis. Et… il pleut. Du chemin de terre entre Crostwitz et Panschwitz-Kuckau, je me souviens encore très vaguement. Il s’appelle Trebenja et ressemble par endroits aux chemins creux de Galice. Peu avant Panschwitz, le chemin de pèlerinage bifurque vers la gauche. C’est un détour, mais il mène par un tronçon de la Via Regia d’origine jusqu’au parc du monastère de St. Marienstern. Comme je le sais et que je n’ai aucune envie de détours par ce temps, nous continuons tout droit et nous épargnons presque un kilomètre. À l’entrée du village, je dois quand même prendre le temps d’une photo. Andrea me photographie dans la même pose que celle où je m’étais déjà adossé à ce panneau d’entrée d’agglomération en 1976. Cette photo doit bien être quelque part… ? Ahh, la voilà :

L’entrée de Panschwitz-Kuckau autrefois

Et aujourd’hui

Nous descendons maintenant le long des hauts murs du monastère jusqu’au portail d’entrée de la cour. Déjà à l’époque, le domaine du monastère était exploité ici, et de même que les paysans d’autres villages travaillaient à la LPG, la coopérative agricole, les ouvriers agricoles d’ici allaient travailler au domaine du monastère. Depuis, l’ensemble monastique a gagné beaucoup de couleurs et, contrairement à autrefois, il a l’air très accueillant avec ses façades claires rehaussées de rouge.

Le monastère de St. Marienstern

Nous suivons le chemin jusqu’à l’église abbatiale et entrons dans la grande nef, déjà à moitié pleine. Le monastère cistercien de St. Marienstern gère depuis des décennies un foyer pour personnes handicapées mentales. Je me souviens très bien des sœurs qui faisaient des promenades dans le village ou dans le parc du monastère avec les cas les moins lourds. Sinon, on ne voyait guère les cisterciennes. Pour nous, adolescents, les murs du monastère avaient quelque chose de très mystérieux et d’étranger. Et nous étions bien curieux de savoir ce qu’il y avait derrière. Mais on n’avait que peu d’aperçus de la vie de cet ordre sévère. Parfois seulement, nous voyions la mère supérieure partir pour Kamenz avec sa Wartburg Tourist, pour aller chercher à la gare une jeune fille, probablement une novice. Nous voilà assis tout au fond de l’église, à écouter les paroles du prêtre qui célèbre une messe pour les résidents du foyer. À l’époque, il y a 36 ans, il ne me serait jamais venu à l’idée d’aller à la messe, bien qu’elle ait lieu ici régulièrement. La Saxe est en fait protestante, mais les Sorabes de Haute-Lusace sont catholiques. À l’époque, cela ne me disait pas grand-chose, et l’Église et la foi, quelle que soit la religion ou la confession, m’étaient étrangères et un peu inquiétantes. Comme beaucoup d’Allemands de l’Est, j’ai reçu une éducation marquée par l’athéisme. Mais j’ai su garder ma curiosité. Et bien que l’institution Église ne me dise toujours pas grand-chose, le christianisme m’intéresse pour son attitude humaniste fondamentale, qu’il défend après avoir surmonté les égarements et les faux pas du Moyen Âge (je pense à l’Inquisition ou aux croisades). Mais je ne peux pas m’identifier à beaucoup de choses, ce qui tient à mon éducation et à ma vision du monde scientifique et très laïque.

Avant la messe

Celle-ci ne m’interdit pourtant pas de regarder par-dessus la clôture du jardin (ou ici par-dessus le mur du monastère) pour me défaire de préjugés accumulés et d’incompréhensions. Me voici donc assis à une place où, il y a bien des années, je ne me serais jamais vu dans l’avenir, à écouter un prêtre catholique. Et ce qu’il dit, il le dit de façon que les résidents du foyer le comprennent. On voit sur les visages combien il y a de joie dans la salle. Et nous voyons une petite chorale de jeunes handicapés mentaux entonner quelques chants, pleins de joie et de ferveur. Et la moitié de l’église chante avec eux. Puis le curé commence son sermon. Nous croyons avoir mal entendu et nous nous regardons, un peu étonnés. Car il parle sur le thème « Le chemin est le but ». Nous rapportons chaque mot à nous-mêmes. Pourtant, nous sommes sûrs qu’il n’a pas pu nous remarquer, tout au fond dans les derniers rangs. Ce n’est pas la première fois que pareille chose, difficile à expliquer, nous arrive sur un chemin de pèlerinage, et c’est l’une de ces choses que mon cerveau très rationnel ne sait pas expliquer. Alors je laisse faire et je m’en réjouis. Nous nous réjouissons moins, en revanche, en ressortant de l’église. Sous le porche de la cour du monastère, nous posons encore une fois les sacs à dos pour enfiler les housses de pluie que nous avions oubliées le matin. Heureusement, les sacs sont assez étanches même sans protection, si bien que leur contenu n’a pas encore souffert. Dommage que, par ce temps, je n’aie plus eu envie de faire un plus grand tour dans ce village qui m’est familier. Quelques photos devant l’ancien restaurant Konsum, qui s’appelle désormais « Karstens Bierstube » et « Restaurant », et où nous avons passé bien des soirées autour de nappes tachées, avec de la Klosterbräu ou de la bière de Bautzen, des saucisses de Kamenz et de la moutarde de Bautzen, s’imposent pourtant.

Le restaurant Konsum autrefois

Aujourd’hui la Karstens Bierstube

Et aussi du Klosterwasser, une petite rivière qui sépare les quartiers de Panschwitz et de Kuckau, et de la rue que nous avons si souvent montée et descendue pour aller au bistrot. On dirait maintenant que j’étais un buveur à l’époque. La bière était vraiment bon marché en RDA, et même moins chère au bistrot qu’au magasin. Mais le maigre salaire d’apprenti (64 marks de RDA !) ne permettait pas du tout de s’enivrer régulièrement. De cet argent, il fallait encore déduire 32 marks pour le foyer et les repas. Un aller-retour en train jusqu’à la maison coûtait 16,10 marks, et le bus jusqu’à Kamenz pour l’école professionnelle 3,60 marks par semaine. Il ne restait pas grand-chose, si les parents n’avaient pas mis un peu de beurre dans les épinards. – Mon Dieu, tout ce dont on se souvient encore quand on écrit comme ça.

Le Klosterwasser et l’auberge de Bloch, fermée depuis

Et voilà que toutes les bêtises vous reviennent en mémoire. Comme celle-ci (mais ne le répétez pas !!) : c’était le premier dimanche de l’Avent et nous étions tout seuls au foyer. Or, pour l’Avent, il faut un sapin de Noël dans la chambre. Mais d’où le sortir ? Et surtout, l’acheter tout simplement aurait été ennuyeux. On imagina donc un pari. On fit une collecte au foyer, et presque 20 marks furent réunis. Et une victime consentante, assez folle pour se prêter à cette ânerie, fut vite trouvée. Celui qui réussirait à courir tout nu (il faisait -7 degrés !!) à travers le village jusque chez Juri (c’est le bistrot en question) et à voler un petit sapin de Noël devant son établissement empocherait les 20 marks. On ne va pas le croire, mais ça a vraiment marché.

La rue principale de Panschwitz

Je pense qu’une petite grand-mère enveloppée dans son costume traditionnel sorabe, comme nous en voyions souvent aller à l’église ou en revenir, se serait évanouie sur place si elle avait vu le jeune homme nu, vêtu d’un sapin de Noël, courir à travers le village hivernal. Et nous l’avons un peu souhaité, aussi. Mais à cette époque, à Panschwitz, on remontait les trottoirs après 19 heures, et aujourd’hui le village me donne l’impression qu’il en est toujours ainsi. Bref : le pari était gagné, nous étions délestés de notre argent, mais nous avions notre sapin de Noël, et je pense que ce petit larcin est prescrit depuis longtemps. Un petit sapin comme ça coûtait à l’époque environ 3 marks. On n’aurait donc pu nous coincer, tout au plus, que pour outrage public à la pudeur ou pour trouble à l’ordre public. L’ABV (l’agent de police du secteur) était de toute façon un habitué du foyer. Quand une bêtise se produisait au village, l’enquête commençait toujours chez les apprentis. Souvent pourtant, ce n’était pas du tout nous, par exemple quand tous les vides du bistrot se retrouvaient dans le Klosterwasser. Cela créait évidemment des tensions entre les jeunes du village et nous, les apprentis, qui se réglaient dans plus d’une bagarre. Je n’en suis pas sûr, mais il est possible que notre actuel ministre-président ait été de la partie à l’époque. Il a mon âge et il habite encore aujourd’hui à Panschwitz. Je m’aperçois que je suis en train de me mettre dans de beaux draps en écrivant tout ça. Et on pourrait remplir encore des pages avec ces souvenirs. Mais il s’agit de pèlerinage, alors nous passons devant le terrain de sport (où j’ai marqué plus d’un but) et quittons le « tombeau de ma jeunesse », comme nous l’appelions à l’époque. Avec les années, beaucoup de choses s’embellissent, et heureusement seul le positif reste dans les pensées.

Abri : l’arrêt de bus

Les chemins deviennent de plus en plus boueux, et nous devons de plus en plus souvent contourner de grandes flaques. À cela s’ajoute un vent vif et très froid. À Nebelschütz, nous nous asseyons un moment dans l’abribus, jusqu’auquel nous avons dû, au sens propre du terme, nous battre. Pendant ce temps, sur l’asphalte, se forment des bulles sous les grosses gouttes qui s’abattent sur nous. Pendant notre deuxième petit-déjeuner, nous prenons une décision. Nous sommes trempés, nous avons froid et nous n’irons en aucun cas aujourd’hui jusqu’à Reichenau, notre véritable destination du jour. Nous allons chercher un gîte ou une pension à Kamenz et en rester là pour aujourd’hui. Et ainsi, nous nous moquons de la pluie, baissons la tête et continuons à marcher.

Kamenz est atteint

Ce n’est qu’à l’entrée de Kamenz que nous la relevons, pour appeler Betina et lui faire part de notre décision. Elle est tout de suite d’accord, et nous nous promettons de nous rappeler quand nous aurons trouvé quelque chose. Les escaliers raides qui montent à la vieille ville sont bien éreintants. Tout près de la Marienkirche, nous trouvons le presbytère de la ville, croyant pouvoir y être hébergés. Mais nous nous sommes lourdement trompés, car on nous renvoie seulement à l’office de tourisme. Quand je me lamente encore un peu à cause du temps, nous apprenons que le seul gîte se trouve sur le Hutberg. Nous devrions absolument prendre la chambre du fond. Car on a là-bas un problème avec le tirage de la cheminée. Et ce serait aussi un peu humide. Cela suffit. Il ne nous manquait plus que ça aujourd’hui : un gîte humide qui sent le renfermé, et en plus l’ascension du Hutberg. Dans mon tableau, je trouve encore la pension Wendländer. Elle est juste au coin de la rue.

À la pension Wendländer

Nous remercions, recevons notre tampon et tentons notre chance à la pension de la Pulsnitzer Straße. Nous avons de la chance, et Mme Wendländer nous ouvre. Elle nous signale aussitôt que tout a augmenté, qu’elle n’a pas pu maintenir les 18,50 € publiés et qu’elle a porté le prix à 20 €. Nous obtenons une jolie chambre double et trouvons le prix tout à fait raisonnable et très favorable aux pèlerins, d’autant que le petit-déjeuner est compris. Ce qui compte vraiment aujourd’hui, c’est le chauffage, pour faire sécher les fringues, et une douche chaude. Nous appelons tout de suite Betina, après nous être assurés qu’elle aura elle aussi un lit. Peu après, elle est elle aussi devant la porte. Ce n’est que le soir que la pluie se calme et que nous osons de nouveau mettre le nez dehors.

La place du marché de Kamenz

Kamenz n’est pas très grande et, mis à part l’église Sainte-Marie, la place du marché avec son coquet hôtel de ville, le musée Lessing et l’église Sainte-Anne, qui abrite elle aussi un musée, elle n’a pas autant à offrir que, par exemple, Bautzen ou Görlitz. Nous n’avons pas vraiment envie de musée, et nous en avons donc vite fini avec la visite de la ville. En plus, la Marienkirche est malheureusement fermée. « Vous avez faim ? » demandé-je, dans l’espoir d’entendre au moins un oui. Car moi, j’ai faim, et surtout envie d’une vraie saucisse de Kamenz. Pendant mon apprentissage, c’était l’un de nos aliments de base. C’était rapide, bon marché et vraiment bon, différent en tout cas de la Bockwurst habituelle. Il y avait à l’époque, sur la place du marché, une sorte de snack où l’on commandait d’abord, recevait un numéro, puis un gros visage tout rouge apparaissait à un guichet et hurlait le numéro dans la salle. Si l’on était rapide et qu’on ne se faisait pas chiper sa saucisse sous le nez, on ressortait bien vite de la salle enfumée. À l’époque, il n’était pas encore question d’interdiction de fumer dans les restaurants. Cette saucisse n’existe que dans les environs de Kamenz, et les copies que l’on trouve parfois dans les grands discounters n’ont rien à voir avec l’original.

Gentille vendeuse dans la Klosterstraße

C’est peu avant la fermeture des magasins. Nous n’avons pas envie d’un grand menu au restaurant. Alors nous entrons sans plus de façons dans la boucherie du 5, Klosterstraße. Sachant l’heure qu’il est, je demande prudemment si nous pourrions encore avoir trois saucisses de Kamenz chaudes. « Ben faut qu’j’vous en réchauffe, hein. Asseyez-vous donc là-bas en attendant. J’vous les apporte. » dit-elle dans le plus beau saxon. Betina se moque toujours de notre dialecte et essaie de l’imiter. Ce doit pourtant être un dialecte très difficile, car elle a beaucoup de mal à « causer saxon ». Nous l’avons bu avec le lait maternel et nous avons du mal à réprimer notre dialecte – et pourquoi le ferions-nous ? Puis les saucisses sont prêtes. Je commande encore de la bière avec, et c’est presque comme autrefois. La vendeuse n’est pas pressée de finir sa journée, et nous restons encore un moment assis à bavarder. La soirée est joyeuse. Puis nous avons pitié de la gentille vendeuse et prenons congé pour retrouver la ville plongée dans le crépuscule – sans pluie venant d’en haut.

Le jour des champignons : Kamenz – Königsbrück – Stenz

Sans connaître la météo, je remarque ce matin que quelque chose a changé. Non seulement il fait sec dehors, mais le vent a tourné. Et c’est un très bon signe.

Petit-déjeuner à Kamenz

Mais avant de nous mettre en route, nous nous installons d’abord à la table du petit-déjeuner, généreusement garnie. Madame Wendländer s’est vraiment donné beaucoup de mal et nous ne sommes pas particulièrement pressés de partir. Aujourd’hui, nous marchons ensemble, et Betina n’ose pas demander une nouvelle fois si elle peut se joindre à nous. Nous prenons donc congé de Madame Wendländer et traversons Kamenz, inondée par le soleil du matin. Nous jetons encore un coup d’œil dans la boucherie et y retrouvons la gentille vendeuse, déjà de nouveau derrière son comptoir. Le chemin est bien balisé à Kamenz et nous décidons de ne pas passer par le Hutberg, mais de le contourner par la droite, ce qui ne fait pas de détour mais ne met pas notre forme à l’épreuve dès le matin.

La brume monte de la forêt

À contre-jour, l’humidité des derniers jours s’élève de la forêt et laisse derrière elle un curieux jeu d’ombres. Quelques feuillus commencent déjà à se parer de couleurs, ce qui, bien sûr, est bien plus beau sous le soleil que sous la pluie. Nous marchons encore un moment sur une petite route goudronnée avant de plonger dans la forêt par un chemin de gravier. C’est tout autre chose quand on n’a pas à se demander comment on va bien pouvoir faire sécher ses fringues. Et c’est évidemment bien plus agréable d’entamer la journée l’esprit léger.

Panorama après Kamenz

Dans la forêt avant Schwosdorf

Et ainsi nous marchons, plongés dans la conversation ou parfois en silence, mais en tout cas d’excellente humeur et détendus, à travers la forêt verdoyante en direction de Schwosdorf. Schwosdorf se présente d’abord comme un village assez étendu, aux fermes très éloignées les unes des autres. Il y a ici un gîte pour pèlerins, comme nous l’apprend le guide. C’est l’association PRO Wal- und Wüsteberg e.V. qui gère ce gîte, devant lequel nous nous trouvons maintenant et dans le jardin duquel nous observons un homme qui s’affaire sur un muret de pierres sèches, guidé par les instructions d’une jeune femme plantée devant lui. Lui ne dit pas grand-chose, ou plutôt rien du tout. Elle, en revanche, d’autant plus.

Le gîte de Schwosdorf

Impossible de lui échapper. Elle nous invite aussitôt à entrer et j’ai tout juste le temps de dire que nous ne voulons pas dormir chez elle. Elle s’en serait sûrement doutée toute seule, si tôt dans la journée. Un café, ce ne serait pas de refus, dit Betina. Et nous voilà déjà dans le bureau du gîte, à regarder la maîtresse des lieux mettre sa machine à café en route. Nous ne pouvons que regarder, dans ce petit bureau où l’on peut aussi acheter deux ou trois choses. Car de toute façon, nous n’arrivons pas à placer un mot. À grand renfort de paroles, nous recevons toutes les informations sur la maison et sur les circonstances qui en ont fait ce qu’elle est.

Invitation au café

L’association a été fondée à l’époque parce qu’un soi-disant investisseur voulait ouvrir une carrière dans les environs, c’est-à-dire sur le Walberg et le Wüsteberg. Les habitants se sont unis pour protester et ont obtenu gain de cause. Les collines existent toujours, mais l’association avait perdu sa raison d’être et son objectif. On a donc décidé de transformer la maison en gîte pour pèlerins. Et depuis, on y construit. Sera-t-elle un jour terminée ? J’ai mes doutes. Mais l’engagement est intact et immense. Le café est bientôt prêt et il y a même un peu de gâteau sur la table. Mais le monologue n’est toujours pas terminé. Le bâtisseur de muret n’a toujours rien dit – comment le pourrait-il ? Les oreilles me sifflent et je cherche un moyen de prendre poliment congé et de m’enfuir. Mes pensées tournent autour de ce qui se serait passé si nous avions dormi ici. Qu’on ne se méprenne pas : la dame était vraiment très gentille et animée des meilleures intentions, mais avec un peu trop de mots. Andrea aussi me lance de temps en temps un sourire en coin. Elle pense sans doute la même chose. Pendant ce temps, Betina « s’occupe » du bâtisseur de muret, qui s’est remis à son ouvrage. Plus tard, j’apprends le contenu de leur conversation. Interrogé sur son mutisme, et Betina lui faisant remarquer qu’il avait là une bonne assistante, il a juste répondu : « Oui, mais elle ne fait que parler. » Le brave homme s’était résigné à son sort. D’ailleurs, contrairement à ce que je pensais au début, il n’était pas avec cette femme, mais une sorte d’employé communal du village.

L’ancienne route postale vers Reichenau

Bien plus tard, nous trouvons enfin le courage d’interrompre ce flot de paroles et de prendre congé, ce qui, dans un premier temps, ne fait pas grande impression sur notre hôtesse. Ce n’est qu’une fois le sac à dos sur le dos que nous parvenons à dire merci et à filer. « Eh bien, elle n’avait pas sa langue dans sa poche, celle-là », dis-je au bout de quelques minutes. Mes deux compagnes commentent d’un sourire, mais sans un mot. Elles ne veulent sûrement pas aggraver mes bourdonnements d’oreilles. Avant que je ne donne une fausse impression : j’écris tout cela le sourire aux lèvres et avec un clin d’œil. Je ne veux vraiment décourager personne et cette description n’a rien de méchant. Ce fut simplement une rencontre assez drôle avec une femme du chemin qui ne parvient pas à contenir son enthousiasme.

Enfin à Reichenau

Nous repartons dans la forêt sur un large chemin de sable. C’est l’ancienne route postale, et nous marchons sur le tracé d’origine de la Via Regia. Il reste bien des kilomètres jusqu’à Reichenau, pendant lesquels nous savourons le calme de la forêt, troublé seulement par quelques cueilleurs de champignons. Depuis le chemin déjà, on voit beaucoup de champignons, dont certains me semblent comestibles. Mais aujourd’hui, nous n’avons pas l’usage de champignons. Nous n’avons pas la bonne destination pour ça. Car nous voulons aller à l’Armenhaus de Stenz, un quartier de Königsbrück. Nous ne savons pas si nous pourrons y préparer les champignons. Alors nous préférons les laisser dans la forêt.

Le gîte de Reichenau

Bien avant Reichenau, je ressens un besoin naturel qui ne souffre pas de long délai. Sachant qu’il y a un gîte à Reichenau, je serre donc un peu les fesses et fais de plus petits pas, dans l’espoir de ne pas avoir à aller dans les buissons. Des gouttes de sueur sur le front, j’arrive jusqu’à Reichenau. Au gîte est accrochée une feuille avec des adresses et des numéros de téléphone, et je suis soulagé de voir qu’une des adresses se trouve juste en face et que quelqu’un ouvre quand je sonne. « Nous ne voulons pas dormir ici. Mais serait-il possible que j’utilise les toilettes du gîte ? », demandé-je, un peu crispé. « Mais bien sûr », dit la femme, et elle me met la clé du gîte dans la main. Mon Dieu, quel soulagement !

Devant le gîte de Reichenau

Tout a un sens plus profond, peut-on se dire quand on apprend ce qui se passe ensuite. Simplement parce que j’ai dû aller au petit coin, nous avons non seulement pu visiter ce très beau gîte, mais on nous indique aussi un autre chemin qui, comme il s’avère, sera l’un des plus beaux tronçons de notre périple. « Si vous continuez ici par la gauche au lieu de suivre les panneaux, vous arriverez après environ 600 mètres à un panneau en bois qui indique le “Tiefetal” sur la droite », nous dit l’aimable dame. « Le chemin longe directement la Pulsnitz à travers une vallée romantique. »

La Pulsnitz dans le Tiefetal

Nous apprenons qu’on voulait d’abord faire passer le chemin de pèlerinage par la vallée, mais que l’autorité de protection de la nature l’a interdit en raison des dégâts que les pèlerins risqueraient de causer. « C’est vrai qu’il passe 100 pèlerins par jour, qui piétinent le paysage, arrachent tout et laissent traîner leurs déchets », dis-je, sarcastique. Les gens de Reichenau envoient pourtant chaque pèlerin qu’ils voient par la vallée. Et qu’ils ont bien raison, nous le constatons peu après, au bout de 600 mètres. Après un petit pont sur la rivière Pulsnitz, nous plongeons dans une forêt de conte de fées. Comme dans une forêt vierge, tout pousse ici comme bon lui semble, et ce qui ne pousse plus et gît au sol est laissé tel quel. Au milieu serpente en courbes sauvages la Pulsnitz aux eaux claires, souvent retenue par des rochers ou des arbres tombés. Et pourquoi j’appelle cette étape le « jour des champignons », vous le verrez sur les photos qui suivent.

Au fond, je voudrais que ce chemin ne finisse jamais. Et nous marchons bien plus lentement que d’habitude. Mais les premières maisons de Königsbrück annoncent que nous avons atteint notre but du jour.

La place du marché de Königsbrück

Nous sommes finalement bien contents d’être arrivés, car une sensation de creux s’installe au niveau de l’estomac. Et nous cherchons en vain, sur la place du marché de Königsbrück, un endroit où manger. Mais nous n’avons plus envie de chercher longtemps. Nous décidons donc d’entrer dans le kebab, qui semble être à cette heure le seul endroit où l’on puisse trouver quelque chose à manger. Et c’est meilleur que ce que nous craignions. Nous emportons même quelques pains à l’ail pour le soir. En route vers Stenz, nous passons devant la Marienkirche et y entrons.

La Marienkirche de Königsbrück

Des sons d’orgue viennent à notre rencontre et nous entrons sur la pointe des pieds. Là-haut, à la tribune, nous apercevons un jeune homme en train de s’exercer à l’orgue. De temps en temps, quelques fausses notes se glissent dans son jeu. Ce n’est que lorsqu’il nous remarque qu’il entame un nouveau morceau, qu’il joue alors sans la moindre erreur. Quand on entre dans un édifice sacré, on change de toute façon de comportement, comme je l’ai déjà écrit. L’impression que produit un tel espace, rempli jusque dans ses moindres recoins par les sons de l’orgue, est indescriptible. Les frissons se succèdent, on en a la chair de poule. Impressionnés, nous écoutons la musique, remercions l’organiste une fois le morceau terminé et quittons l’église. Ma curiosité pour l’Armenhaus tant vanté me fait presser un peu le pas. Le guide dit en substance : celui qui est habitué à la vie simple s’y sentira bien. Celui qui est habitué au luxe y découvrira de combien peu on a besoin pour se sentir bien. Et ce peu-là, j’ai hâte de le découvrir. Puis je l’aperçois déjà : une toute petite maison à colombages, juste au bord de la route. La porte est fermée par un antique cadenas. Derrière une petite fenêtre coulissante se trouve le tampon pour les pèlerins de passage, et à la fenêtre est accrochée une feuille avec les adresses des personnes à contacter. Je pars aussitôt à la recherche de la maison de Werner Lindner, tandis qu’Andrea et Betina s’installent confortablement au soleil sur le banc devant l’Armenhaus. Je le trouve vite. Un homme âgé en tenue de travail vient à ma rencontre et me souhaite la bienvenue à Stenz avec une certaine solennité.

L’Armenhaus de Stenz

Il affiche ce même air solennel lorsque nous sommes tous assis dans la maison autour de la table rustique et qu’il nous explique la différence entre les autres gîtes du chemin et cette maison. « Dans les autres gîtes, vous êtes des invités. Ici, pour aujourd’hui, c’est votre maison. » Betina retombe sans cesse dans le vouvoiement, ce que Werner corrige énergiquement. Ici, beaucoup de choses sont vraiment différentes. Il n’y a pas d’électricité, et donc pas de lumière électrique. Il n’y a pas d’eau courante. Il n’y a ni douche ni lavabo. Mais il y a des toilettes sèches au fond du jardin derrière la maison, un poêle en maçonnerie avec un four, et des couchettes rembourrées de paille sous les combles.

Nos couchettes au grenier

Nous suivons Werner au grenier et découvrons un coffre-lit et un lit double, rembourrés de paille et recouverts d’énormes édredons de plumes. « On change les draps tous les 14 jours. Ceux à qui ça ne plaît pas n’ont qu’à prendre leur sac de couchage. » Voilà qui est clair, et je pense que nous ne sommes pas si difficiles. Sous un tabouret se trouve le vase de nuit (le pot de chambre). Ce spectacle me fait sourire et je suis curieux de voir comment la grande Betina va se recroqueviller ce soir dans le petit coffre-lit. Pour nous deux, le lit conjugal est bien sûr réservé. De retour en bas, dans le « salon », Werner nous allume encore le poêle et nous dit que ce ne sera probablement pas lui mais Sigmar qui viendra nous apporter l’eau.

Werner fait du feu

L’eau arrive dans un grand bidon à lait, et c’est avec elle qu’il faut tout faire : la vaisselle, le café et la toilette du soir et du matin. Werner nous explique encore comment nous servir du poêle et des flammes nues, ce qui n’est pas sans importance pour la sécurité incendie. Et le voilà qui nous laisse seuls. Il nous reste cependant un petit problème. Pour le soir, il nous faut encore quelque chose à boire, et pour le lendemain nos provisions de route. Les femmes rendent donc la maison accueillante pendant que je retourne encore une fois dans le centre de Königsbrück pour trouver un supermarché. Il se trouve évidemment tout à l’autre bout de la ville. Et j’attrape presque une crampe au bras. Comme j’ai peur que les bouteilles déchirent le sac en plastique, je le coince sous mon bras. Ç’aurait été vraiment dommage pour les bouteilles de vin rouge.

Le soir dans le « salon »

Quand je reviens, Andrea et Betina sont de nouveau assises au soleil. À part ne pas laisser le feu s’éteindre et faire chauffer de l’eau pour le café, il n’y a de toute façon pas grand-chose à faire. Le soir, Sigmar arrive avec le bidon d’eau et une bouteille de vin, et nous raconte l’histoire passionnante de l’Armenhaus de Stenz. Les deux amis, Werner et Sigmar, ont selon moi largement contribué à sauver ce petit joyau de la démolition. Nous sommes très impressionnés par cette histoire et par l’engagement de ces deux hommes. Et nous aurions pu écouter Sigmar encore longtemps. Mais il prend bientôt congé en nous disant qu’il reviendra demain matin nous apporter le petit-déjeuner. Nous l’entendons évidemment avec grand plaisir. Il nous souhaite une bonne nuit et nous sommes maintenant curieux de savoir si elle le sera vraiment.

Que faut-il de plus ?

Nous buvons le reste de notre vin et celui apporté par Sigmar à la lueur des bougies. L’ambiance est bonne et nous passons une soirée douillette près du poêle qui ronfle. Seul le passage aux toilettes sèches demande un peu d’habitude. Je connais ce genre d’installation depuis des temps lointains. Mes grands-parents avaient de telles toilettes dans leur cour, et pendant mon service militaire aussi, au camp, nous devions aller dans ce genre de latrines. Je trouve drôle le petit panier contenant du papier de magazines déchiré en morceaux rectangulaires. C’est du papier glacé ! Ça essuie très, très mal ! À un moment donné – je n’ai pas regardé l’heure –, il est temps de monter. Betina se glisse sous l’épais édredon dans sa caisse et nous nous glissons dans la nôtre. Le matelas de paille est agréablement dur et l’épais édredon de plumes semble vouloir vous écraser. Mais il fait bien chaud, sans que ce soit désagréable ni qu’on transpire. Seul problème : mon côté penche légèrement vers le milieu et je roule sans cesse vers l’endroit où Andrea défend sa place. Et je devine maintenant pourquoi ce n’est pas seulement l’absence de télévision qui explique que les gens avaient autrefois plus d’enfants…

Le jour du froid : Stenz – Schönfeld

Je crois que je n’avais pas aussi bien dormi depuis longtemps que cette nuit-là. Certes, à cause du matelas un peu en pente, j’ai quand même roulé de temps en temps vers Andrea, et j’ai aussi dû aller une fois au petit coin pendant la nuit, ce qui dans l’obscurité n’est pas très folichon, car la charpente est très basse là-haut et j’avais oublié ma lampe de poche en bas dans mon sac à dos. Mais à part ça, ce fut une nuit très agréable à l’Armenhaus.

Notre vase de nuit

Pour une ou deux nuits, c’est une expérience rafraîchissante que de vivre ainsi sans électricité, sans eau courante et sans confort. Mais vivre toujours comme ça ? On mesure alors ce que nos ancêtres devaient endurer. Mais eux ne connaissaient tout simplement rien d’autre. Andrea et Betina aussi ont remarquablement bien dormi, assurent-elles. Moi, j’ai senti de temps en temps un léger courant d’air. Le matin, je vois aussi pourquoi. Juste à côté de mes fesses, une lumière vive filtre sous la corniche du toit. Dans l’habillage de la corniche, il y a un trou rond béant dans le bois, que je n’avais pas vu le soir à cause de l’obscurité. Pour arrêter le courant d’air, j’aurais dû poser une brique devant le trou. Mais comme je ne l’avais pas vu, j’ai eu droit à de l’air bien frais. Le changement de temps a certes apporté un air limpide et du soleil, mais aussi le froid du matin. Il faut un certain courage pour se laver quand il n’y a pas d’eau chaude qui coule du robinet. Il reste assez d’eau pour la toilette du matin, et il y a deux grandes bassines en métal, l’une prévue pour le corps et l’autre pour la vaisselle. Autrefois, l’eau venait du puits du village, comme nous l’avons appris. Hier, c’est Sigmar qui l’a apportée dans le bidon à lait.

Sigmar nous apporte le petit-déjeuner

Et Sigmar se présente effectivement sur le seuil à 7 h 30, avec deux grands paniers contenant notre petit-déjeuner. En plus des petits pains frais, il a apporté des œufs de poule tout juste pondus, de la charcuterie, de la confiture, du beurre et du café en thermos. Des tomates et des concombres de son jardin sont posés sur la table. Et pour couronner le tout, il déballe encore trois parts d’Eierschecke de Dresde. « Qui va manger tout ça ? », demandé-je lorsque nous nous mettons à table. « Faites-vous quelque chose pour la route, et le gâteau, vous pouvez aussi l’emporter pour le chemin », répond Sigmar. Nous mangeons de bon cœur, confortablement installés dans le salon, encore agréablement tempéré grâce à la chaleur résiduelle du vieux poêle. Tout en passant, Sigmar nous en raconte davantage sur la maison et sur l’association d’histoire locale du village, qui l’entretient. Ce ne sont pas seulement des pèlerins qui font étape ici. Des classes d’école viennent aussi y suivre des cours vivants d’histoire locale. Des associations utilisent la maison, ou des personnes seules qui se sont fait mettre à la porte de chez elles peuvent y loger temporairement.

Betina fait la vaisselle

Comme la veille au soir, nous l’aurions volontiers écouté plus longtemps. Mais aussi vite que Sigmar était apparu, il était reparti. Bon, peut-être que les suivants se sont déjà annoncés. Le livre des pèlerins montre en tout cas que la maison est bien fréquentée. Nous faisons encore un peu de rangement, écrivons quelques mots de remerciement dans le livre des pèlerins et tamponnons notre crédenciale avec le tampon réservé aux occupants de la maison. Celui de la fenêtre est uniquement pour les pèlerins de passage, nous avait dit Werner en nous ouvrant hier. Puis nous attrapons nos affaires et nous apprêtons à partir quand j’aperçois sur la rue principale un groupe assez important de randonneurs. Comme ils vont dans la même direction et sont équipés à peu près comme nous, ils sont aussitôt rangés dans la catégorie des pèlerins, ce qui s’avère d’ailleurs juste. L’une des différences avec nous, cependant, c’est qu’ils ne vont pas dans les gîtes pour pèlerins, mais préfèrent des pensions et des hôtels réservés depuis chez eux. En tant que pèlerin, je trouve cela, disons, pas idéal, ou plutôt je trouve qu’on se prive ainsi d’une part, à mes yeux indispensable, d’expériences positives comme négatives.

Andrea nous immortalise dans le livre des pèlerins

Nous venons de passer une nuit qui restera à jamais gravée dans ma mémoire. Les pensions ou les hôtels sont anonymes, interchangeables et n’ont pas le charme d’un gîte pour pèlerins. Comme je l’ai appris en discutant avec l’un des six pèlerins, ils parcourent certes le même chemin que nous, mais font pourtant beaucoup plus de kilomètres, car les pensions réservées se trouvent souvent loin du chemin. Cela fait vite 10 kilomètres de plus par jour. Que cela soit compensé par la plus grande commodité et le confort des pensions, j’ose en douter. Une femme de 80 ans, qui porte vaillamment son sac à dos et dont tout le monde respecte le rythme, nous a d’ailleurs dit plus tard qu’elle aurait préféré aller avec nous dans les gîtes. Enfin, chacun a ses propres attentes envers un chemin de pèlerinage, et il faut donc aussi accepter la décision du groupe. Nous discutons avec entrain avec nos nouveaux compagnons, mais constatons que nous avons bien plus à raconter. Les gens nous écoutent avec intérêt et posent beaucoup de questions. Puis ils s’arrêtent soudain, en faisant remarquer que ce serait là un endroit tout indiqué pour une prière du matin. Bon sang, me dis-je, ils m’ont encore pris à contre-pied. Nous n’en étions pas encore arrivés là dans nos conversations. Car sur ce qui nous motive, Andrea et moi, à faire ce chemin, nous ne nous étions pas encore dévoilés. Et continuer tout simplement notre route aurait eu l’air bête. En plus, je veux avoir des égards pour Betina, qui a bel et bien des motivations religieuses pour faire ce chemin. Et voilà déjà que quelqu’un me tend un petit recueil de chants sous le nez, et je vois des visages interrogateurs, parce que je n’en ai pas sur moi. Comment le pourrais-je, je ne le connais même pas. Puis tous se mettent à chanter à voix haute et avec ferveur. Seuls deux restent muets, Andrea et moi, ce qui me met très mal à l’aise à cet instant. Un peu honteux, je regarde dans le petit livre. Pour couronner le tout, en pleine cérémonie, le portable d’Andrea sonne : la mère hospitalière de Schönfeld qui nous rappelle. Elle veut nous dire que nous pouvons venir, mais qu’il faudra être un peu patients, car elle a encore une visite guidée du château dans l’après-midi. Un peu envieux, je regarde Andrea se soustraire à la situation en s’écartant pour téléphoner. Devant mon nez se balance toujours le recueil de chants, comme s’il m’ordonnait : allez, chante enfin ! Mais comprenez donc enfin, me dis-je, et j’aimerais rentrer sous terre. Pourquoi mon portable ne sonne-t-il pas ? D’habitude, il le fait bien aux moments les plus inopportuns.

Le soleil du matin dans la forêt

Après l’« Amen », je suis délivré et je m’entends dire que nous allons prendre un peu d’avance et que nous nous reverrons sûrement, au moment où le groupe fait mine de prolonger encore un peu sa pause. « Nous avons le même chemin, après tout », dis-je. Ce que les gens pensent de nous deux, je ne voulais même pas y réfléchir. Ni ce que Betina pensait de nous… Bon, elle connaît notre point de vue et elle, elle est tirée d’affaire. Elle a chanté avec eux. Moi, en revanche, je ne me sens pas pour la première fois un peu à côté de la plaque, même si jamais personne ne m’a abordé de cette manière pour me jeter ma conception de la vie à la figure. Nulle part nous n’avions jusqu’ici rencontré de rejet quand, comme toujours, nous disions ouvertement ce que nous pensions. Cette pensée me remonte le moral. Et quand Betina dit ensuite que c’était très bien que nous soyons partis devant, je sais qu’elle ne nous en a pas voulu non plus. Peut-être, ou sûrement, je me fais beaucoup trop de soucis à ce sujet.

Le banc d’Esther Heiße

Nous marchons maintenant vers la grande forêt entre Königsbrück et Tauscha, dont nous savons par Sigmar qu’il a été particulièrement difficile d’y retrouver le tracé du chemin. Souvent, on ne pouvait s’orienter qu’aux cimes des arbres qui, couvrant le chemin, forment une trouée vers le ciel. C’est Esther Heiße qui, toute jeune (elle n’avait que 23 ans), s’est distinguée par la redécouverte, la cartographie et le balisage de l’Ökumenischer Pilgerweg. Et en son honneur, les membres de l’association d’histoire locale de Königsbrück ont offert dans cette forêt un banc de pierre portant une inscription. Sous un prétexte, on l’a attirée dans la forêt le jour de son anniversaire pour lui remettre ce cadeau en signe de profonde gratitude. Des vandales s’en seraient pris à l’abri, disait l’histoire inventée pour l’attirer. Indignée, elle s’est rendue à vélo sur le prétendu lieu du méfait, pour y retrouver ses amis qui voulaient la féliciter. Tout cela, nous l’avons également appris de Sigmar. Nous voici donc devant le banc, à penser à cette femme qui a tant fait pour ce chemin. Et c’est sûrement bien ainsi que les gens de Königsbrück l’avaient voulu.

Écoutez ! Des sangliers !

Nous poursuivons à travers la forêt qui semble sans fin. Des brindilles qui craquent dans les sous-bois laissent supposer la présence de sangliers. Betina reste plantée là pendant de longues minutes pour essayer d’en apercevoir. Mais rien. La forêt s’éclaircit et nous marchons vers Tauscha. Dans le village, nous sommes accueillis par un banc décoré de coquilles et par un panneau d’information. Sur ce panneau, nous apprenons qu’il y a ici, à Tauscha, quelque chose de tout à fait particulier sur le chemin de pèlerinage : une statue en bois représentant saint Jacques. Mais la petite église est fermée. À l’entrée du cimetière, toutefois, est affiché un panneau d’information. Comme c’est d’habitude le cas pour les gîtes, on y trouve un numéro de téléphone.

Le saint Jacques de Tauscha

Nous appelons et, peu après, une femme arrive à toute allure sur son vélo pour ouvrir l’église. À l’intérieur, un espace soigné, joliment restauré, mais aucune trace de saint Jacques à l’horizon. Il se trouve derrière une porte vitrée fermée à clé. Après un cambriolage de l’église en 1972, on a renforcé la sécurité. À l’époque, deux statues de valeur, un crucifix en porcelaine de Meissen et quelques chandeliers avaient été volés. Le saint Jacques, on l’a laissé. Il semblait aux voleurs en trop mauvais état, car ses bras étaient déjà cassés. Voilà qui a au moins sauvé ce petit joyau pour la petite église. Le crucifix a été remplacé par une copie et se trouve sur l’autel. L’église dispose désormais d’une alarme anti-intrusion et est malheureusement toujours fermée. Mais pour les pèlerins de passage, on a mis en place ce service d’ouverture, dont nous profitons justement. Nous remercions l’aimable dame qui nous a raconté l’histoire de l’église et de son saint Jacques, puis nous faisons une courte halte au bord de la mare du village. Nous avons aujourd’hui un temps radieux et un ciel qui fait surtout le bonheur du photographe en moi. Dans un firmament d’un bleu acier flottent des nuages blancs en forme de chou-fleur.

Nuages en chou-fleur

La forêt s’arrête pour l’instant et nous suivons un chemin de terre d’où l’on a une vue dégagée sur les champs alentour. Un ciel sans nuages, c’est ennuyeux pour un photographe. Aujourd’hui, je ne m’ennuie pas. Mais nous sentons très nettement le vent d’est froid, qui forcit de plus en plus et nous oblige sans cesse à enlever puis remettre nos vestes. Avec la veste, on transpire à cause du soleil intense, et sans, le vent passe à travers la polaire, si bien qu’on frissonne sur la peau trempée de sueur. Au moins, le vent vient de derrière et nous pousse littéralement le long du chemin. Après le chemin de gravier vient une route goudronnée peu fréquentée, sur laquelle nous marchons maintenant jusqu’à Thiendorf.

Pause à Thiendorf

Nous profitons de l’abribus à la sortie du village pour une courte pause. Schönfeld ne peut plus être bien loin. Peu après Thiendorf, on entend déjà l’autoroute, même contre le vent. Par un petit tunnel, nous passons sous l’A14 et rattrapons peu après les six pèlerins déjà rencontrés. Ils nous avaient dépassés à Tauscha pendant que nous visitions l’église. Ils nous saluent aimablement. Apparemment, on ne nous a pas tenu rigueur de notre faux pas du matin. Quand je parle du saint Jacques en bois de l’église de Tauscha, on me tend une carte de visite : « Tu l’as sûrement photographié ? » Bien sûr, dis-je, et je promets d’envoyer les photos, ce qui a d’ailleurs été fait entre-temps. Avant le village de Schönfeld, nous rejoignons la B98, que nous longeons pour entrer dans le village.

Le château de Schönfeld

Dès l’entrée du village, on aperçoit le château de Schönfeld. C’est là que se trouve notre gîte du jour. L’immense domaine du château, où nous pénétrons peu après, est déjà restauré en grande partie. Certaines parties sommeillent cependant encore, comme la Belle au bois dormant. Nous posons nos sacs à dos sur un salon de jardin et attendons qu’on nous ouvre le gîte. D’ici là, il reste encore un peu de temps. Andrea et Betina retournent au village pour chercher où manger et faire des courses. Mais elles reviennent peu de temps après sans résultat. Les enfants qu’elles ont interrogés n’étaient pas vraiment sûrs non plus, ils ont baragouiné quelque chose à propos d’un glacier, mais qui est loin. Qu’est-ce que c’est, loin ? C’est relatif. J’en profite pour faire un petit tour dans le vaste parc du château.

Betina sur l’Eierschecke

Nous décidons donc de poursuivre nos recherches dans le village une fois installés au gîte. Les deux femmes se rassoient sur les bancs et Betina s’endort de nouveau en un rien de temps, couchée un peu tordue sur le banc. Une fois qu’elle peut de nouveau bouger sa nuque raide, elle tente encore sa chance au chapiteau monté derrière le château, où l’on dirait qu’une fête va encore commencer aujourd’hui. Mais on l’éconduit avec ces mots : « C’est une fête privée. » Nous nous serions pourtant contentés d’une saucisse. Dans mon sac à dos, j’ai encore les trois saucisses de Kamenz achetées à Königsbrück. Peut-être pourrons-nous les réchauffer tout à l’heure au gîte.

Dans le gîte du château de Schönfeld

Eh bien non. Car le gîte s’avère très spartiate. L’Armenhaus était presque mieux équipé. En tout cas, il était chaud et bien plus douillet. Ici, il y a certes de grands radiateurs sous les fenêtres neuves. Mais ils restent froids après que j’ai ouvert les robinets. Plusieurs feuilles invitent bien à remettre les robinets des radiateurs sur hors-gel après utilisation du gîte, ce qui s’avère un peu absurde, puisque le chauffage reste froid de toute façon. D’une manière générale, ce gîte donne une impression un peu impersonnelle. Au lieu d’un accueil personnel par la dame à l’air peu motivé qui nous avait ouvert, des feuilles avec des règles de conduite sont accrochées partout.

C’est ici que nous avons « résidé »

Deux pièces dépouillées offrent de la place sur des matelas pour au moins 6 pèlerins. Dans un coin, il y a un vieux buffet de cuisine et une table avec plusieurs chaises. Au moins, il y a une bouilloire. Au coin, un petit cachot : les toilettes. Dans cette pièce minuscule, de quoi se laver : un lavabo tout aussi minuscule. C’est tout. D’un château, je m’attendais à autre chose. Eh oui, c’est parfois comme ça dans la vie. On s’attend à peu et on reçoit beaucoup (comme à l’Armenhaus), et le lendemain on pense arriver dans un château de conte de fées et on trouve un hébergement froid et rudimentaire. Oui, c’est le mot juste. Un hébergement, voilà comment je veux appeler cet endroit, ni plus ni moins. Nous avons un toit au-dessus de la tête, nous pouvons reposer nos corps fatigués et nous laver, faire du café et utiliser des toilettes. Hmm, que faut-il de plus ? J’en demande encore trop. Et une maxime me revient en tête, à laquelle j’aime bien me tenir : « Le touriste exige. Le pèlerin remercie. » Et ainsi, malgré les circonstances, je suis reconnaissant pour cet hébergement. Pour le café, nous avons encore l’Eierschecke de Sigmar, que Betina a portée jusqu’ici dans son grand sac à dos. Et voilà déjà le café et le gâteau sur la table. Eh bien, voilà. Tout de suite, ça devient plus douillet. Et plus douillet encore quand nous faisons tourner un moment le sèche-cheveux de Betina (oui, elle a un sèche-cheveux sur elle !). Lui, au moins, apporte un peu de chaleur dans la pièce.

Soleil du soir à Schönfeld

Il fait de plus en plus froid ici, et nous décidons de retourner au village. Dans les derniers rayons du soleil, nous sommes assis devant une sorte de centre commercial, observés avec méfiance par les voisins juste en face. Betina a sans hésiter disposé les tables et bancs de brasserie installés devant la boucherie de façon à ce que le soleil nous éclaire le visage. En ce samedi, les magasins ont tous déjà fermé. Nous attendons donc que le bistrot du village, devant lequel nous venons de passer, ouvre. Et je me demande comment je regarderais depuis ma maison si, juste en face, des étrangers en tenue de randonnée un peu crasseuse traînaient au bord de la rue. Mais ils n’auront plus à supporter ce spectacle bien longtemps. Car le soleil a disparu et le bistrot va bientôt ouvrir. Nous remettons donc tout comme c’était (nous sommes des pèlerins bien élevés !) et nous dirigeons vers l’auberge.

Dîner à Schönfeld

Nous entrons dans la salle et craignons aussitôt de nous faire de nouveau mettre dehors. Une fête privée est manifestement en cours. Mais on nous invite à entrer, sans façons et à grand bruit. La table près du poêle est exactement celle qu’il nous faut. Et nous voilà en plein dans la réunion d’anciens élèves, car c’est ce que s’avère être la fête. Betina est assise devant et se charge de photographier la joyeuse troupe avec plusieurs appareils qu’on lui tend. Ce sont déjà des gens d’un certain âge (je parle des anciens élèves, pas de Betina !), et chaque fois qu’un nouveau camarade de classe arrive, c’est un grand concert d’exclamations. Le repas est excellent, une bonne cuisine familiale, comme on l’attend d’un bistrot de village. En fait, j’aimerais rester encore un moment assis près du poêle bien chaud, car l’idée de retourner dans le froid hébergement n’est pas très réjouissante.

Le château le soir

Nous repartons malgré tout, prenons congé des autres clients et rentrons au château. La fête derrière la maison bat encore son plein. Quelqu’un chante en live des Schlager allemands. J’avais déjà épié les répétitions dans l’après-midi, et c’était effroyable. Nous nous retirons dans notre gîte glacial et restons longtemps assis devant l’écran minuscule de mon portable. J’y ai quelques vidéos drôles de YouTube : Uwe Steimle, Elsterglanz, Kurt Krömer, Rainald Grebe et H.P. Kerkeling. Andrea connaît déjà tout ça. Mais Betina, elle, est morte de rire. Je sors encore comme par magie trois bouteilles de bière de mon sac à dos et, malgré le froid, la soirée devient encore bien joyeuse.

Le jour de la gentillesse : Schönfeld – Großenhain – Skassa

Prêts à partir

La nuit dernière, l’achat des nouveaux sacs de couchage plus chauds s’est une fois de plus révélé payant. Il fait un froid glacial entre les murs épais du château. Au petit-déjeuner, un peu plus maigre aujourd’hui faute de réserves, le sèche-cheveux de Betina tourne encore une fois sans relâche. Il y a les petits pains de la veille et du café soluble. Je me prépare un citron chaud, plus adapté à la température qui règne dans la pièce. Dehors au moins, il semble faire de plus en plus doux, car le soleil monte dans un ciel presque sans nuages. Avant le départ, je prends encore quelques photos du château, qui se présente ce matin sous un meilleur jour. Et nous voilà déjà en route, sac au dos, à travers Schönfeld.

La tondeuse bio

À la sortie du village, nous quittons heureusement de nouveau la B98 et tournons à gauche sur une petite route goudronnée. C’est là que nous tombons aussi sur le « glacier » que les enfants nous avaient décrit la veille. On a du mal à le reconnaître comme tel. Une tondeuse biologique dans un pré au bord du chemin mérite elle aussi une photo. En regardant de plus près, on voit du givre sur les prés là où le soleil n’est pas encore arrivé. Mais le soleil monte toujours plus haut dans le ciel et l’on sent déjà sa chaleur dans le dos. Les longues ombres qui jouent sur le chemin trahissent toutefois qu’il est encore très tôt dans la journée.

Jeux d’ombres

Kronospan

Sur la droite, impossible de ne pas voir une grande zone industrielle. C’est l’usine Kronospan de Lampertswalde. Heureusement, le vent souffle dans le bon sens et nous ne recevons pas les fumées. En revanche, nous sentons de plus en plus une immense étable qui empeste tranquillement en bordure de Quersa. À Quersa, Betina change soudain de trottoir et je la vois discuter avec une vieille dame, debout près d’une voiture devant une grande ferme. Est-ce que je vois bien ? Oui, Betina nous fait signe. « J’ai simplement demandé à la dame s’il y avait moyen de boire un café dans le village. » (Notre soluble du matin n’était manifestement pas ce qu’il fallait.) « Et elle nous a invités chez elle », raconte Betina.

L’aimable Helga

Helga, c’est ainsi que s’appelle la vieille dame, nous fait entrer nous aussi chez elle sans hésiter. Nous laissons les sacs à dos dehors dans la cour. Et nous voilà déjà assis dans la petite cuisine. « Il faut m’excuser que ce soit dans cet état. On a fait une fête hier et je n’ai pas encore rangé », dit-elle pour excuser, bien inutilement, le désordre de son royaume. Et elle se met aussitôt à nous faire du café. « J’ai encore de la salade en couches d’hier au frigo et des cuisses de poulet rôties. » Et voilà que deux grands saladiers trônent sur la table à côté de nos tasses. Nous avons du mal à la freiner, car elle sort déjà du gâteau du placard et le pose sur la table sous notre nez.

L’imprévu arrive souvent

À grandes cuillerées, une belle portion de la très savoureuse salade en couches atterrit dans nos assiettes. Nous devons freiner Helga dans sa gentillesse, car de plus en plus de choses trouvent le chemin de la table de la cuisine. Tout en s’affairant, elle nous parle de sa famille, des graves maladies qu’elle a dû endurer ces derniers temps et de la raison pour laquelle elle nous a fait entrer. « Je n’invite pas n’importe qui chez moi », souligne-t-elle. « Il faut quand même un peu savoir juger les gens », poursuit-elle. Bon, en tout cas nous ne semblons pas faire la plus mauvaise impression sur notre entourage, me dis-je. Helga paraît heureuse que quelqu’un prenne le temps de l’écouter, même si elle répète sans cesse que ses enfants accourent tout de suite quand elle a besoin d’aide.

Helga avec Betina

Son fils, qui vit avec elle dans la maison, entre dans la pièce et a l’air un peu étonné. C’est donc vrai, elle ne laisse vraiment pas n’importe qui entrer dans sa cuisine. Il revient de la chasse. Bredouille, semble-t-il, car après de brèves salutations il disparaît dans la pièce voisine. Seul son chien, un teckel à poil dur, reste là. Il est complètement trempé et Andrea le frictionne un peu avec sa couverture. Il se laisse faire et semble apprécier. Helga s’est lancée et sa bonté et sa gentillesse sont bouleversantes. Nous osons à peine nous lever pour prendre congé. Mais nous devons repartir. Alors nous remercions poliment notre aimable hôtesse, prenons encore quelques photos, dont nous nous sommes promis d’envoyer certaines à Helga, et quittons la maison. Helga nous fait signe de la main et nous espérons qu’elle restera encore longtemps auprès de sa famille et des pèlerins de passage. Si donc quelqu’un traverse Quersa, qu’il demande simplement Helga Händler et lui transmette nos amitiés. Ce serait gentil.

Avant Großenhain

Quersa s’avère être un long village-rue agricole, où l’on trouve beaucoup de ces fermes à trois corps joliment restaurées, comme celle où vit Helga. Peu avant la sortie du village, le chemin quitte de nouveau la B98 vers la droite et nous marchons jusqu’à un passage à niveau. Là, il faut faire attention, car juste après le passage à niveau, il faut quitter la route sur la gauche et prendre un chemin de terre qui longe directement le remblai de la voie ferrée en direction de Großenhain. D’ici, nous voyons déjà la haute tour de la Marienkirche de cette ancienne ville de garnison. Pendant quelques kilomètres, nous marchons en rase campagne le long de la voie ferrée. Le vent a beau jeu ici. Et comme la veille, il est plutôt frais. Le joyeux ballet du « j’enlève la veste, je remets la veste » recommence. Peu avant Großenhain, nous arrivons à Folbern et y tournons à droite sur l’ancienne B98. Depuis l’achèvement de la nouvelle rocade et le déplacement de la B98, c’est devenu bien calme ici. En plus, c’est dimanche aujourd’hui, et à cette heure, juste avant midi, il n’y a de toute façon pas beaucoup de circulation. Comme c’est dimanche et qu’à Skassa, notre étape, il n’y a aucune possibilité de manger quelque chose, nous profitons de la première occasion pour refaire nos provisions. Première directive du pèlerin : saisis ta chance !

Déjeuner à la station-service

Et la première chance, c’est une station-service. Le choix y est toutefois assez limité. Dans la vitrine traînent encore deux baguettes garnies et les vendeuses ne donnent pas l’impression d’aimer beaucoup leur travail. Elles ne risquent en tout cas pas d’être associées au titre de ce récit. À contrecœur, elles nous préparent deux baguettes de plus. Si j’avais connu un autre endroit pour faire des courses, je serais reparti. Mais comme ça, nous faisons sans doute ici le chiffre d’affaires de la journée, buvons encore un café ou un coca et quittons la station-service avec quelques kilos de plus sur le dos. Il y a maintenant dedans quelques bouteilles de bière et de vin rouge, quelques petits pains et les quatre baguettes. Et quelques BiFi viennent encore alourdir le dos en plus de ce qui se trouve déjà dans le sac.

La vieille ville de Großenhain

Tandis que nous entrons en ville, je fais remarquer les nombreux toits refaits à neuf. Il y a deux ans, Großenhain a été frappée par une terrible tornade. Sur un couloir de 2 kilomètres de large, d’ici jusqu’à Mühlberg sur l’Elbe, presque aucune maison et presque aucun arbre n’ont été épargnés. C’est pourquoi on voit aujourd’hui ici tant de toits neufs et les traces sur les cimes des grands arbres, qui ont l’air étrangement plumées. Nous longeons maintenant la Große Röder en direction du centre-ville. En entrant dans la vieille ville, on aperçoit déjà la masse imposante de la Marienkirche et l’on comprend pourquoi on l’appelle aussi la petite sœur de la Frauenkirche de Dresde.

La Marienkirche de Großenhain

De ce côté-ci, elle ressemble vraiment à un édifice circulaire surmonté d’une grande tour, et ressemble donc beaucoup à sa grande sœur de Dresde. Rien d’étonnant, puisque Johann George Schmidt, le bâtisseur de la Marienkirche, a aussi participé à la Frauenkirche de Dresde. Ce n’est qu’en en faisant le tour qu’on découvre la nef en forme de T. C’est la seule église de Saxe à avoir cette forme singulière, ce qui en fait quelque chose de particulier. Nous voulons bien sûr entrer et cherchons un bon moment la bonne porte. Ce n’est qu’après en avoir fait la moitié du tour que nous découvrons la porte ouverte. Nous entrons et, à l’intérieur aussi, l’aménagement rappelle la Frauenkirche. Des tribunes s’étagent en courbes sur plusieurs niveaux, comme les balcons d’un théâtre, à gauche et à droite de l’autel vers lequel on avance depuis le portail principal. Tout en haut se trouve l’orgue et, en dessous, très haut au-dessus du sol, la chaire. Les bancs traversent l’espace en suivant les mêmes courbes que les tribunes. Tout cela paraît très vivant et pourtant majestueux. Betina reste assise plusieurs minutes sur un banc à regarder vers le haut. Ma nuque aussi commence à tirer, car cela fait un moment que je garde la tête levée. Je pense que les bâtisseurs l’ont voulu ainsi. Ce qui frappe, c’est que de grandes parties des tribunes sont vitrées. Ce sont des loges de prière. Les familles bourgeoises aisées pouvaient les acquérir, ce qui servait à financer la construction. Le mobilier de ces loges est en partie conservé.

L’autel-chaire de la Marienkirche

L’église a une histoire mouvementée. Des églises qui l’ont précédée ici, on ne sait pas grand-chose. Les travaux de l’actuelle Marienkirche se sont achevés en 1748. Mais l’église ne reçut alors qu’un aménagement minimal. Ce n’est que sept ans plus tard qu’elle obtint son impressionnant autel-chaire, et ce n’est qu’en 1802, après deux ans de travaux, que la tour fut inaugurée. L’orgue date de 1902 et a été révisé en 2001. En 1972, l’église a été restaurée avec les moyens et les possibilités de l’époque. Et en 2004, après une nouvelle rénovation, elle a reçu son aspect actuel. Nous flânons maintenant jusqu’à la place du marché, où se dressent l’imposant hôtel de ville de 1876 de style néo-Renaissance et, du côté est de la place, la fontaine de Diane. Je ne connais Großenhain que pour l’avoir traversée en voiture, et je ne passe évidemment jamais par ici. Je suis donc content d’avoir enfin un peu plus de temps pour la ville.

L’hôtel de ville de Großenhain

En ce dimanche, il n’y a que peu de gens dans les rues. Seuls quelques motards ont garé leurs motos et font une pause à la terrasse d’un glacier. Nous faisons comme eux et nous asseyons au soleil. Mais le vent est frais, si bien qu’il faut une veste. Donc on ressort tout… Betina préfère le salé et commande un toast. Je commande une Radeberger. Seule Andrea a droit à sa coupe glacée. C’est une sorte de « running gag » chez nous, né pendant nos randonnées dans les Alpes. Quand ils avaient « bien marché », les enfants avaient toujours droit à une glace. Andrea a vite repris l’idée et a pris le train en marche. Alors quand un glacier apparaît quelque part en chemin, je n’ai pas longtemps à attendre avant qu’Andrea dise : « Hein ? J’ai bien marché aujourd’hui. » Qui pourrait dire non ?

Devant le glacier de la place du marché

Je ne suis pas trop glace, d’où la bière. Plus tard, les six pèlerins que nous connaissons déjà et que nous avions vus arriver au loin avant Großenhain nous rejoignent aussi. Parmi eux, la coalition de ceux qui préféreraient se joindre à nous s’est entre-temps agrandie. Désormais ouvertement, certains membres du groupe se rebiffent et annoncent qu’ils préféreraient venir avec nous, au moment où nous nous levons pour repartir. Mais la discipline de groupe l’emporte et nous continuons seuls. Nous traversons la vieille ville en décrivant un grand arc jusqu’au très beau parc municipal, puis passons par de coquets lotissements de maisons individuelles en bordure de la ville. Une piste cyclable pavée de blocs de béton, longue de plusieurs kilomètres, mène directement à Skassa.

Paysage avant Skassa

La lande de Kleinraschütz s’étend à droite de ce chemin et nous croisons beaucoup de promeneurs, qui ont choisi cette zone de loisirs aux portes de Großenhain comme but d’une randonnée ou d’une sortie à vélo. Après le pont sur la Große Röder, nous entrons dans le village de Skassa. Devant la caserne des pompiers, un homme s’affaire autour d’un panneau : « Skassaer Weinfest 3. Oktober ». Dommage, nous serons déjà partis. Juste en face, je vois sur le mur du jardin du presbytère un panneau indiquant le gîte. Celui-ci se trouve ici, dans le presbytère. À l’entrée de la propriété est accrochée une grande banderole « Fürstentum Platanien » et, à côté, une petite cloche se balance sur une construction branlante faite de bâtons. Je suis tenté de tirer sur la corde pour sonner, mais je préfère m’abstenir. Je sonne plutôt à la porte de la maison. Elle est ouverte par une petite fille, qui disparaît aussitôt, un peu effrayée. Pendant de longues minutes… rien. Puis enfin, la maîtresse de maison arrive.

Le presbytère de Skassa

Nous nous étions annoncés et devions être là avant 15 h 30, car elle voulait aller l’après-midi à Riesa avec ses trois enfants pour la messe des enfants. Elle a donc peu de temps pour nous, ce qui n’est pas bien grave, car nous nous débrouillons vite. Le plus important aujourd’hui, c’est une douche. Car cela fait déjà deux jours que nous n’avons pas eu l’occasion d’en profiter. C’est peut-être pour ça que la petite s’est enfuie ? Nous prenons deux chambres et trouvons aussi une petite salle commune. En bas, derrière la salle paroissiale, il y a une cuisine très bien équipée, où nous pouvons enfin préparer (comprenez : réchauffer) nos saucisses de Kamenz, que j’ai achetées à Königsbrück. Mais le dîner, ce n’est pas encore pour tout de suite. Je lave mes chaussettes et un t-shirt. Et pendant qu’Andrea et Betina se douchent et font elles aussi leur lessive, je vais à l’église toute proche, qui est heureusement ouverte. Je suis assez surpris par son bel aménagement et aussi par le très bon état de l’intérieur. Je peux même monter à la tribune. Et quand je découvre que la porte à claire-voie qui mène au clocher n’est pas fermée non plus, j’y grimpe par des escaliers de bois qui paraissent vermoulus. Prudemment, j’essaie de ne poser le pied sur les planches qu’à proximité des poutres. Vu l’état inquiétant du plancher, je crains de passer au travers.

Dans l’église de Skassa

Je prends quelques photos de l’intéressant mécanisme de l’horloge du clocher avant de redescendre prudemment. Puis je referme toutes les portes et j’éteins la lumière. Je dois me dépêcher, car l’église n’est ouverte que jusqu’à 18 heures. Les femmes ne me chercheraient sûrement pas en haut du clocher si je me faisais enfermer. Mais je suis de retour pile pour le dîner. Betina est justement au téléphone dans la cuisine quand j’entre bruyamment. Je ne veux pas vraiment la déranger. Mais avant que je puisse me retirer, elle quitte la pièce. J’ai donc l’occasion de préparer le dîner. Comme toujours, il n’est pas bien copieux quand nous ne trouvons pas l’occasion d’aller manger « à l’extérieur », pour ainsi dire. À Skassa, malheureusement, il n’existe pas de telle possibilité.

Au menu : Kamenzer et Krostitzer

Alors aujourd’hui, ce ne sera de nouveau que des saucisses de Kamenz chaudes avec de la moutarde de Bautzen et de la bière Ur-Krostitzer, dont Betina, à ma grande joie, est enthousiaste. Cette bière est brassée tout près de chez nous, c’est pour ainsi dire ma bière du pays, même si je l’ai boudée depuis un certain temps, si je suis pour ainsi dire allé voir ailleurs. Elle ne me plaisait plus vraiment et j’étais aussi un peu fâché. Car à l’époque de la RDA, la bière de Krostitz ne se vendait presque que « sous le comptoir ». Il fallait ce qu’on appelait des « relations » si l’on voulait en avoir une plus grande quantité. Cela prit des formes grotesques, qui culminèrent dans une « guerre de la bière de Delitzsch ». Des gens de Bitterfeld, dont la bière était tout simplement imbuvable et qui avaient des « relations » à Delitzsch, venaient avec des remorques de voiture et emportaient la bière par caisses entières à l’entrée de service du supermarché. Cela énervait évidemment les habitants assoiffés de Delitzsch, qui s’en rendaient compte et ne recevaient « leur » bière qu’au compte-gouttes. Certains sortirent leur couteau et crevèrent les pneus des remorques des gens de Bitterfeld. Il s’ensuivit une bagarre. Cela paraît fou et inimaginable aujourd’hui, quand on entre chez un marchand de boissons. C’est sans doute cette diversité qui a ensuite causé mes infidélités en matière de bière. (Juste en passant, pour amuser la galerie)

Dans la salle commune

Après le repas, nous nous retirons en haut dans la salle commune. Une lumière tamisée filtre à travers un drap blanc suspendu sans façon sous le plafond. J’ai réussi à mettre en marche un radiateur soufflant qui ronronne bruyamment dans le coin de la pièce. Peu à peu, avec la chaleur qui monte, il fait bon ici aussi. Nous nous vautrons dans les fauteuils confortables, buvons encore un verre et faisons le bilan de la journée. Le moment fort d’aujourd’hui, c’était bien sûr Helga, qui nous a invités sans détour dans sa cuisine et nous a beaucoup impressionnés par sa gentillesse. Par contraste, les deux vendeuses de la station-service, qui sont en fait payées pour être aimables, mais qui ne l’étaient pas du tout. Et c’est pourquoi j’appelle ce jour le jour de la gentillesse. Un sourire, un geste ou un mot aimable, et la glace est rompue. Nous avons souvent déjà trouvé cette gentillesse, un sourire ou un geste sympathique sur le chemin. D’autres, en revanche, sont leurs propres obstacles, l’air grincheux, méfiant et fermé. Eux, en fait, on ne peut que les plaindre.

Le jour des adieux : Skassa – Strehla

Cette nuit a été beaucoup trop courte. Je suis pourtant réveillé avant mon réveil. Dans la pénombre, je cherche désespérément la housse de mon sac de couchage. Je suis un peu à côté de mes pompes aujourd’hui. La soirée d’hier a sans doute été un peu longue. Je me suis aussi réveillé régulièrement. À savoir chaque fois que le radiateur soufflant se rallumait automatiquement, toutes les demi-heures. J’arrive quand même à rassembler toutes mes affaires et à les ranger dans le sac à dos. Il est nettement plus léger aujourd’hui qu’hier.

Le chemin après Skassa

Nous sommes lundi et notre étape, Strehla, est une petite ville où il y a sûrement de quoi faire des courses. Andrea non plus n’arrive pas vraiment à démarrer. Mais après un café, le monde a déjà meilleure allure. Nous prenons congé de notre hôtesse, sans doute réveillée depuis longtemps, puisqu’elle doit conduire les enfants à l’école. La météo décide aujourd’hui encore de nous gâter avec du soleil. Et c’est ainsi que nous nous échauffons sur les premiers kilomètres, qui passent par un étroit chemin agricole presque envahi par la végétation. De toute façon, le matin, il me faut toujours au moins une demi-heure pour que mes jambes fassent ce qu’elles doivent faire. Mais cela n’a plus rien à voir avec les premières étapes, quand elles ne le savaient pas vraiment de toute la journée.

À l’horizon, Wacker Chemie à Nünchritz

À l’horizon, Wacker Chemie Nünchritz s’enveloppe d’épais nuages de fumée. Je suis souvent passé en voiture devant cette usine. Mais je n’y ai jamais vu autant de fumée. L’usine se trouve juste au bord de l’Elbe, avant Riesa, et elle a été fortement agrandie ces dernières années. Nos six vaillants compagnons y étaient encore allés hier. Mais ça n’a pas l’air très idyllique. Nous obliquons vers la droite, laissant donc Nünchritz sur notre gauche, et passons par Weißig pour aller à Roda. Là, au Dorfkrug, la famille Linke sert un repas du pèlerin à partir de 11 heures. Malheureusement, nous y sommes bien trop tôt.

Champ de tournesols après Roda

Le tronçon après Roda, il faut le savourer. Car ensuite, il n’y aura plus d’occasion de le faire pendant longtemps. Nous passons devant de grands champs de tournesols, déjà mûrs pour la récolte et qui offrent donc un spectacle assez triste. Le bout de forêt qui suit sera le dernier aujourd’hui. Alors chacun disparaît encore une fois derrière un buisson. Nous entendons déjà la B98 très fréquentée, que nous avons croisée sans cesse ces deux derniers jours. Il nous faut maintenant la longer sur une bonne distance jusqu’à Zeithain, sur une piste cyclable. Mais d’abord nous arrivons à Glaubitz. En plein village, face à l’étang, nous voyons une petite boutique ouverte.

Snack à Glaubitz

Qu’avons-nous appris ? Première directive du pèlerin : saisis l’occasion ! Et nous voilà déjà à l’intérieur. C’est presque une petite supérette avec un snack attenant. Le snack est toutefois encore fermé. Nous demandons un café et l’aimable gérante ouvre son snack pour nous. Nous prenons quelques viennoiseries dans le magasin et nous voilà seuls dans la salle, à faire une pause. Les femmes papotent avec animation. Il est question de chats, je crois, c’est à peu près tout ce que je saisis, tant je lutte pour garder les yeux ouverts. Je l’ai déjà écrit : je suis un peu à côté de mes pompes aujourd’hui. Je suis fatigué. C’est ça. Il n’y a qu’un remède : continuer à marcher.

Pause forcée avant Zeithain

Nous payons donc et partons pour l’un des tronçons les plus laids et les plus pénibles de notre marche. Toujours sur la piste cyclable goudronnée, nous longeons la B98 en direction de Zeithain. Certains automobilistes nous jettent des regards étrangement apitoyés ou incrédules en passant en trombe. Nous aussi, nous préférerions marcher ailleurs, ai-je envie de leur crier. Peu avant le village, la circulation assourdissante nous quitte en direction de Riesa. Devant une barrière de passage à niveau, nous attendons qu’on nous laisse entrer dans le village. Zeithain est un village assez grand et plutôt agréable. Mais ce qui suit est une épreuve. Ici, il n’y a qu’une devise : fermer les yeux et foncer. Car il n’y a même plus de piste cyclable que nous pourrions emprunter. C’est certes une route secondaire. Mais une foule de véhicules y circulent. Dont beaucoup de gros camions-bennes qui viennent chercher des masses de matériaux de construction à la gravière de Zeithain, devant laquelle nous passons au pas de course sur cette route.

Exercices d’assouplissement

Je me surprends à aller de plus en plus vite, pour échapper au plus tôt à cette folie. Notre petit groupe s’étire donc un peu. Betina arrive en trottinant un bon moment après moi, et Andrea bien plus tard encore, tandis que j’attends les femmes à l’embranchement vers Gohlis. Betina reste allongée de l’autre côté de la route, les jambes en l’air. Elle fait des exercices d’assouplissement. J’ai peut-être vraiment marché trop vite sur ce tronçon. Andrea n’a pas non plus l’air très heureuse quand elle nous rejoint. Une fois que nous sommes de nouveau réunis, je promets toutefois que ça va aller mieux maintenant. « À Gohlis, on arrive à l’Elbe et ensuite on continue sur la piste cyclable de l’Elbe. Ce sera sûrement plus beau », dis-je avec assurance. Mais d’abord, il faut encore marcher sur l’asphalte jusqu’à Gohlis.

Panorama sur l’Elbe près de Gohlis

À Gohlis, on construit beaucoup. Les égouts sont en cours de rénovation. Mais on voit aussi de nombreux chantiers sur les terrains privés. En juin de cette année, l’Elbe a une fois de plus été une invitée indésirable ici. Après la crue du siècle de 2002, dont on voit les repères de niveau sur de nombreux murs de maisons, l’eau est de nouveau montée cette année presque à la même hauteur. On voit que certains habitants ont jeté l’éponge après coup et sont partis. Nous quittons la rue principale et nous voilà sur la piste cyclable de l’Elbe.

Tout le monde veut être sur la photo

À notre gauche, le fleuve scintille au soleil et, sur les prairies grasses des bords de l’Elbe, quelques poneys se bousculent pour être sur l’image quand nous les photographions. Quand on voit ça, on a du mal à imaginer comment ce fleuve peut monter aussi haut. Il y a bien des mètres de dénivelé entre la surface de l’eau et le chemin. Devant certaines propriétés, les habitants ont eux-mêmes construit des murs anti-crue avec des palplanches. Mais cette année encore, ceux-ci n’ont pas pu empêcher l’inondation des rez-de-chaussée. Dans beaucoup de maisons, on voit que l’étage du bas n’est toujours pas habité et que les fenêtres restent ouvertes pour aérer. L’enduit a été arraché et ne sera refait que lorsque les murs auront séché.

Longue pause au bord de l’Elbe

Nous regardons de l’autre côté et voyons l’idylle du fleuve qui s’écoule paisiblement. À un endroit abrité du vent, sous un arbre, nous faisons halte, nous allongeons dans l’herbe, mangeons quelque chose et nous assoupissons. Le soleil nous brûle le visage et, le soir, nous aurons un coup de soleil sur le bout du nez. Ce calme est merveilleux après la route bruyante. Nous profitons du moment et parlons peu, pour ne pas troubler la tranquillité. Les chaussures de randonnée sont posées dans l’herbe et les chaussettes peuvent s’aérer. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés allongés là. Et si je n’avais pas sonné le départ, nous y serions restés jusqu’au soir. En me relevant, je ne peux retenir un gémissement. Le sol était tout de même bien dur, et après cette marche forcée, on sent déjà ses jambes.

Sur la digue de l’Elbe

Nous avançons tranquillement sur la digue de l’Elbe. Strehla, notre but, est déjà en vue, ainsi que le bac avec lequel nous voulons traverser le fleuve. Nous traversons une très vaste prairie sur laquelle se dresse toute une armada de mâts d’éclairage, apparemment sans aucun sens. Car en dessous, il n’y a que de l’herbe. Je décide de demander au passeur ce que cela signifie. Nous attendons patiemment au ponton que quelque chose bouge sur l’autre rive et que le petit bac à moteur s’approche rapidement. Aussi vite qu’il est venu, nous rejoignons alors la rive d’en face. J’ai à peine le temps de prendre quelques photos.

Le bac pour piétons de Strehla

Vite, je demande encore au passeur ce que sont ces mâts d’éclairage. D’abord, il se moque de moi et prétend que c’est un terrain de golf. « Oui, c’est ça ! » dis-je. « Non, sérieusement ! » je l’exhorte à l’honnêteté. « C’est un terrain de fêtes », dit-il alors. Ouh là, il doit s’en organiser de grandes fêtes ici. Il faudra que j’y fasse attention. Alors que nous descendons de la barque et gravissons la rue pavée en pente raide, Betina dit soudain que son voyage s’arrête sans doute aujourd’hui. Nous nous arrêtons sous le choc et lui demandons ce qui se passe. Betina a des problèmes à la cheville et préfère arrêter avant que ça n’empire. Elle nous avait un jour raconté l’histoire de sa cheville et nous comprenons sa décision, si triste soit-elle. En silence, je me demande avec remords si je n’ai pas tout de même marché trop vite aujourd’hui, quand le parcours était si monotone.

L’hôtel de ville de Strehla

Lentement et un peu abattus, nous montons vers la ville. Sur la place du marché, je m’arrête et remarque que les deux femmes disparaissent dans un magasin. Elles me rejoignent avec des sacs pleins et nous cherchons l’adresse de l’hébergement. Il devrait se trouver près de l’église, dont la tour se dresse bien en vue devant nous. Nous allons dans cette direction, passons par le cimetière, longeons l’église et nous voilà devant le presbytère. À l’intérieur, tout est sombre. Nous sonnons et personne ne répond. À la fenêtre est accrochée, comme toujours, une feuille avec les numéros à contacter. D’abord, c’est le pasteur qui répond au téléphone, mais il dit qu’il n’est pas à Strehla. Nous devons nous adresser à une dame juste en face. J’y vais donc. Mais sans succès. Elle ne réagit pas à mes coups de sonnette insistants, et je ne la vois pas non plus dans le jardin derrière la maison, où je vais également voir sur le conseil du pasteur.

Le gîte de Strehla

On accède au gîte à gauche du presbytère, par une grille ouverte. Il se trouve pour ainsi dire juste derrière le presbytère. C’est un coquet bâtiment à deux niveaux qui nous fait bonne impression. Mais à quoi bon, si nous ne pouvons pas entrer ? Tous les quarts d’heure, je réessaie la sonnette d’en face, sans succès. Puis je fais encore un bon bout de chemin à la recherche de l’auberge de jeunesse, qui offre une alternative ici à Strehla. Mais comme cela me paraît trop loin, je fais demi-tour et rappelle le pasteur. Celui-ci m’explique aimablement que la dame devrait normalement être là, mais me donne encore un numéro de téléphone à Strehla. J’appelle donc ce numéro et j’explique la situation. « Pas de problème ! » me répond-on, et : « J’arrive tout de suite. » Je retourne devant le presbytère pour attendre notre sauveuse. C’est alors qu’une femme vient vers moi et me demande si c’est moi qui ai sonné chez elle. Les voisins lui avaient dit que quelqu’un était passé et avait presque arraché la sonnette. « Oh, je n’ai pas sonné si fort que ça, et la sonnette est toujours là », dis-je en plaisantant. Comme si c’était convenu, celle que je venais d’appeler arrive évidemment au même moment au coin de la rue. Je dois de nouveau m’expliquer et je m’excuse de mon impatience.

Le dortoir

On nous ouvre alors et nous trouvons à l’étage un beau dortoir, grand et lumineux, avec 6 lits. En haut, il y a aussi une grande cuisine, et en bas les toilettes et les douches. Il y a même un lave-linge et un sèche-linge. Ce gîte est vivement recommandé, je dirais. Pendant que les femmes se font belles, je prends mon appareil photo et je retourne en ville. Chaque fois que je traversais Strehla en voiture, deux tours attiraient mon regard. Et j’avais toujours voulu savoir à quoi elles appartenaient et aller les voir. Maintenant, je sais. Elles appartiennent au château de Strehla, un ancien château fort qui, après l’Albrechtsburg de Meissen, est le plus ancien de Saxe.

Le château de Strehla

Dès avant l’an 900, une fortification slave se serait dressée ici. Ce n’est que plus tard, vers 1550, qu’elle devint un château résidentiel. L’ensemble est un bric-à-brac de différentes époques, du gothique tardif à la Renaissance. Exproprié en 1945, il servit de foyer pour enfants à l’époque de la RDA. Durant cette période, de nombreux bâtiments annexes furent démolis. Aujourd’hui, le château est de nouveau en mains privées et a été partiellement restauré. Une partie de la basse-cour sert de logements. Beaucoup de choses ici ont certes encore besoin d’être rénovées. Mais une visite vaut la peine dans tous les cas. Après avoir ainsi ajouté quelques photos à ma carte mémoire, je retourne au gîte.

Les deux tours du château

Pour marquer le coup, nous décidons de cuisiner aujourd’hui. Andrea dit à Betina : « Comme ça, tu pourras encore profiter de ses talents de cuisinier avant qu’on se dise au revoir. » Mais au fond, nous n’avons pas tellement le cœur à la fête. Andrea et moi nous mettons en route pour trouver le supermarché. Après quelques détours, nous le trouvons et, après avoir réfléchi et cherché un peu entre les rayons, je décide de faire des pâtes. Avec elles, j’avais déjà marqué des points auprès de ces dames sur le Camino Francés, même si elles avaient toutes alors largement dépassé la soixantaine. Chargés à bloc, nous rapportons nos sacs et je me lance aussitôt dans les préparatifs.

Bien sûr, il y a aussi quelques bouteilles de Krostitzer et de vin rouge. Avec les pâtes, il y a de la salade et Betina m’a encore donné un petit morceau de poisson fumé. Le repas est littéralement célébré. Je ne suis certes pas vraiment satisfait de la sauce des pâtes (j’avais oublié l’ail), mais nous avons tous mangé à notre faim. Nous fêtons aujourd’hui nos adieux à Betina et, malgré l’occasion plutôt triste, nous nous amusons encore beaucoup. « Quand ton pied sera guéri, on fera le reste ensemble », dis-je, et je ne plaisante pas.

La journée avec vue : Strehla – Börln

Je ne sais pas pourquoi, mais se lever ce matin n’a rien de réjouissant. Pendant que nous bouclons les sacs à dos et faisons notre toilette, Betina prépare déjà le petit-déjeuner. C’est dans un silence plutôt pesant que nous mangeons nos petits pains. « Mais on reste en contact et vous viendrez nous voir », rompt Betina. « Bien sûr », dis-je simplement. Et ceux qui me connaissent savent que je le pense vraiment. Avec beaucoup de ceux que nous avons rencontrés sur nos chemins, nous sommes encore en contact aujourd’hui. Récemment encore, nous avons eu la visite de Thomas, venu de Bavière, que nous avions connu en 2011 sur le Camino Francés en Espagne. Ou Martin, de Suisse, avec qui je parle régulièrement sur Skype. Et puis tous ces mails qui ne cessent de faire des allers-retours, avec Iva de Tchéquie, Jürgen d’Ulm ou Andrea de Dortmund. Nous avons vraiment trouvé de bons amis sur nos chemins de pèlerinage. Et aujourd’hui, c’est de Betina que nous devons malheureusement prendre congé.« Les adieux, ce n’est pas trop mon truc », dit-elle quand nous nous retrouvons en bas devant le gîte. « Moi non plus », dis-je en essayant de cacher mes yeux humides. Andrea aussi est touchée par cette séparation. Je le sens bien. Nous nous serrons dans les bras et, en partant, nous nous retournons encore plusieurs fois. Puis nous voilà partis, et seuls. Betina sera récupérée en voiture par son mari et passera encore la journée à Strehla.

Paysage au Liebschützberg

Nous quittons la ville en silence. Il fait de nouveau assez froid ce matin. Dans les jardins, nous voyons qu’il a déjà gelé la nuit. Un léger voile flotte encore sur les champs. Mais le soleil se chargera de le dissiper rapidement. Notre premier objectif de la journée est le Liebschützberg, une hauteur visible de loin au nord d’Oschatz. Cette petite chaîne culmine à 198 mètres et constitue, comme le Collmberg tout proche, un repère bien reconnaissable de loin. Sa géologie aurait pu lui être fatale en 2003, selon la volonté de quelques entreprises de matériaux de construction du sud de l’Allemagne. Il était prévu d’exploiter sur 44 hectares de la granodiorite, une sorte de granit. La zone d’extraction se trouvait à 100 % dans un site paysager protégé, et l’opposition ne s’est pas fait attendre. Une initiative citoyenne, avec l’association saxonne de protection de la nature, a tenté de sauver le paysage des pelleteuses. Apparemment avec succès, puisque maintenant, en 2013, on ne voit toujours aucune carrière.

Carillon à vent et vue sur Oschatz

Le terrain monte doucement et, loin au sud, nous apercevons dans la brume les deux tours caractéristiques de Sankt Aegidien à Oschatz. À chaque pas, la vue devient de plus en plus impressionnante. Au nord-est, notre regard plonge dans la plaine de l’Elbe jusqu’à Mühlberg, où l’on voit fumer la tour de refroidissement et la cheminée de la sucrerie. Au nord-ouest s’étend le grand massif forestier de la Dahlener Heide. Et au premier plan, le village de Laas se blottit contre la colline. Au sud-ouest, derrière le village de Liebschütz, le Collmberg et ses 320 mètres, avec son grand mât émetteur et l’Albertturm, se détache de plus en plus nettement de la brume.

Sur le Liebschützberg

Le Collm est le point culminant de la bordure orientale de la plaine de Leipzig. Nous voici juste avant le sommet du Liebschützberg, et le panorama est fantastique. Dans un enclos se dresse le vieux moulin à vent sur pivot, actuellement entouré d’échafaudages et en cours de restauration. Ici, en haut, se trouve aussi depuis quelque temps une structure en bois avec une cloche, que l’on fait sonner lors des messes en plein air. Le Liebschützberg a bien des usages. En dehors des manifestations et des loisirs, c’est pourtant, la plus grande partie de l’année, un lieu de calme et de détente. Et la présence de quelques grues nous prouve qu’il peut être solitaire et paisible ici. Ces oiseaux migrateurs farouches se tiennent à bonne distance sur la pente et nous observent. Si nous nous approchons, ils s’envolent, parcourent un bout de chemin et rétablissent ainsi l’ancienne distance de sécurité. Mais il arrive que ce soit tout autre chose. Car chaque année, la colline attire des milliers d’habitants des communes voisines, qui y organisent de grandes manifestations comme le feu de Pâques, la fête du Liebschützberg, le festival international de cerfs-volants et aussi les messes en plein air déjà évoquées.

En descente vers l’ouest

Tout cela se lit ici en haut sur de grands panneaux d’information, et j’ai essayé d’en retenir une partie. Pourquoi est-ce que je n’en ai pas de photo, au fait ? Nous ne nous attardons pas très longtemps là-haut, car le vent souffle tout de même fort. À partir de là, ça descend régulièrement jusqu’à Lampertswalde. Dès l’entrée du village, nous longeons un mur épais et haut et tombons, au portail, sur une coquille Saint-Jacques en bois. Tiens, on va jeter un œil ! Derrière le mur se cache un vrai petit paradis. Ce qui attire le regard, c’est un platane très vieux et très épais. Il se dresse dans un parc de château avec étang et île, exactement comme on se l’imagine.

Parc du château de Lampertswalde

Entre les arbres sont tendus des câbles auxquels pendent des parapluies. Qu’est-ce que c’est censé représenter, me dis-je, en supposant d’abord qu’il s’agit d’une œuvre d’art. Mais non, ce sont des abat-jour. Partout dans le parc pendent ces parapluies colorés, avec en dessous des douilles et des ampoules – quelle jolie idée. Deux ouvriers sont en train de ranger et de ratisser les feuilles. Nous les saluons aimablement et voyons la terrasse d’un petit café, où quelqu’un s’active déjà. « Vous êtes déjà ouverts ? » je demande. « Eh bien, on va ouvrir alors », répond le propriétaire. Les deux ouvriers en profitent aussitôt pour faire une pause au café.

Parc du château de Lampertswalde

Nous sommes assis au soleil, regardons les cygnes sur l’étang du château et nous faisons servir café et gâteau. Que demander de plus ? Bon, d’accord, moi j’ai mangé une saucisse. J’essaie maintenant de nous annoncer à Börln, mais je m’aperçois que le numéro de téléphone est soit faux, soit incomplet. Nous appelons donc Betina à Strehla, puisqu’elle a un guide du pèlerin sur elle. Elle est en ville et ne l’a évidemment pas dans sa poche. Mais plus tard, elle nous rappelle et nous donne le bon numéro. (Ça me fait penser qu’il faudra aussi que je le corrige dans mon tableau. Il manquait d’ailleurs un chiffre.) Le château de Lampertswalde proprement dit n’existe plus. Il se dressait sur la grande île de l’étang : c’était donc un château entouré d’eau. Il n’en reste que quelques dépendances.

Parc du château de Lampertswalde

L’ensemble paraît très bien entretenu. Mais ce n’est pas le cas depuis longtemps. Après l’expropriation des propriétaires par les nazis, le domaine s’est dégradé à vue d’œil. Après la guerre, en 1947, le château a été démoli. Le parc est retourné à l’état sauvage, les douves ont été comblées de gravats et l’étang du château n’avait plus d’eau. Après la réunification, les habitants du village ont pris le parc en main et, dès 1994, il avait retrouvé sa structure actuelle. C’est quand même impressionnant tout ce qui est possible quand un village se serre les coudes. Le parc et le Burgcafé sont devenus un lieu d’attraction pour les environs, pour les touristes, les randonneurs et bien sûr aussi pour les pèlerins. Après nous être restaurés, nous refaisons un tour dans le parc puis quittons le village par l’Axelallee.

Le chemin avant Dahlen

Lampertswalde est un village qui s’étire en longueur. Et ce n’est que deux kilomètres et demi plus à l’ouest que nous le quittons vraiment. La prochaine étape intermédiaire est la petite ville de Dahlen. On voit déjà le clocher de loin. Le chemin pour y aller est plutôt idyllique et mène, sur un terrain légèrement vallonné, le long d’un grand étang jusqu’à l’entrée est de la ville. Presque tout le temps, on voit au sud le Collmberg, que nous avons maintenant dépassé. Dans les champs alentour, il y a beaucoup de cerfs et de chevreuils, qui prennent craintivement la fuite quand nous approchons. Nous entrons dans Dahlen par un sentier étroit et pentu qui descend du Burgberg.

Paysage avant Dahlen

Dahlen n’est vraiment pas grande. Nous nous retrouvons donc très vite sur la place du marché, où nous nous installons sur un banc juste à côté du « Sackhupper ». Selon une légende, Dahlen est aussi connue comme la « Sackhupperstadt », la ville des courses en sac. Ce qui est sans doute vrai, c’est qu’au siècle dernier, un propriétaire de charrettes organisait chaque année une fête pour les enfants et y inventa comme nouvel amusement la course en sac. C’est à cette histoire qu’est dédié ce drôle de monument. Mais à l’époque, il n’y avait certainement pas écrit « LPG Dahlen » sur les sacs de jute. Nous regardons autour de nous et découvrons une petite boulangerie.

Monument du Sackhupper à Dahlen

Il est d’ailleurs temps de reprendre un peu de forces et de boire un café. Autant de café qu’ici, je n’en bois jamais à la maison. Mais que faire d’autre quand on n’est pas en train de marcher ? Nous voilà donc dans la boutique. Pour le soir et le petit-déjeuner, quelques petits pains ne seraient pas de refus, et pour tout de suite deux cafés et deux parts de tarte aux fruits. Il y a de la tarte aux quetsches, ma pâtisserie préférée. Et d’une manière ou d’une autre, la gentille vendeuse a dû voir à notre mine que nous préférerions boire notre café assis. Et la voilà qui pose deux chaises et une minuscule table à côté du comptoir. Il n’y a vraiment pas beaucoup de place dans la pièce, et nous devons nous serrer un peu dans le coin pour que les clients puissent encore entrer.

À la boulangerie

Mais nous sommes assis et très reconnaissants envers cette dame. En sortant de la ville, nous passons devant un magasin bio. Nous y faisons le plein de boissons. Et voilà mon sac à dos de nouveau à un poids qui me fait légèrement gémir quand je le mets sur le dos. Le tronçon suivant suit longtemps une route asphaltée en direction de Bortewitz. Ce n’est qu’au bout d’environ 2 kilomètres qu’un chemin agricole bifurque à gauche, bordé de quantité d’arbres fruitiers. Nous marchons sur un tapis de poires en train de pourrir. Les guêpes s’en donnent à cœur joie et font un festin. Je ne sais pas si les gens sont trop paresseux ou s’il est interdit de cueillir les fruits ? Autrefois, en tout cas, j’allais toujours cueillir les fruits avec mon père, et nous les apportions au pressoir, d’où l’on rapportait plus tard du jus ou du vin de fruits. Aujourd’hui, tout pourrit sur les routes et les chemins. Ça m’agace un peu, mais je n’y peux rien. Les gens semblent préférer manger des fruits de Nouvelle-Zélande.

Presbytère de Börln

Comme, malgré le numéro de téléphone désormais complet, nous n’avons joint personne au presbytère de Börln, nous nous demandons où nous pourrions bien passer la nuit, quand nous apercevons de grosses bottes de paille au bord du chemin. « Seulement en cas d’extrême urgence ! », me dis-je quand Andrea en fait la proposition. Puis nous entrons dans le village. De mes passages en voiture, je me souviens qu’il y a ici beaucoup d’enclos à chevaux, d’écuries et un hôtel. Nous passons justement devant ce dernier et voyons qu’il est fermé. Le reste du village aussi donne une impression de « fermé ». Presque la moitié des fermes sont vides. C’est quand même étrange. À Lampertswalde, nous voyons un village florissant avec de jolies maisons et des habitants engagés. Et ici, pas si loin, tout part à vau-l’eau. Le gymnase semble encore être un lieu de rencontre apprécié. Partout sont accrochés des panneaux qui font de la publicité pour le tennis de table dans la salle. Et le glacier marche bien, ce que nous vérifierons plus tard. Andrea a certes encore « bien marché » aujourd’hui, mais d’abord, il faut se débarrasser des sacs à dos. Grâce à la bonne signalisation, le presbytère est vite trouvé. Ici aussi, une feuille est accrochée à la fenêtre avec des personnes à contacter. Le deuxième numéro fonctionne. Une voix de femme répond et nous dit qu’elle est encore à Dahlen et qu’elle sera là dans 20 minutes. Nous nous asseyons dans le jardin du presbytère sous une sorte de tonnelle et regardons un homme s’affairer sur le mur en pierres naturelles de la propriété. Il a bien la clé du garage, mais pas celle de la maison. Puis une voiture arrive et on nous fait entrer.

L’église de Börln

La dame nous montre la salle commune et la (bon, disons) cuisine attenante, dans laquelle les toilettes et la douche sont aussi séparées par des cloisons. La salle est utilisée par la paroisse. Au milieu, il y a une grande table avec beaucoup de chaises, et nous nous demandons d’abord où nous pourrons dormir. Puis je découvre quelques matelas pliés posés sur l’armoire. Et voilà, tout est réglé. La dame prend congé en nous prévenant qu’il pourrait y avoir encore une réunion ici ce soir. Pour ne pas déranger, nous laissons donc d’abord tout dans les sacs, les posons dans un coin et partons pour le glacier.

Andrea a « bien marché »

Car Andrea a « bien marché ». Nous sommes vraiment étonnés par le choix et l’affluence. En terrasse, quelques tables sont déjà occupées, et même quand nous nous installons, de plus en plus de gens arrivent. Il y a surtout de la glace à l’italienne. On peut aussi en emporter de plus grandes quantités à la maison, en différentes variantes. Ça a l’air de bien marcher, dis-je. Et la glace est vraiment bonne, je dois l’admettre, bien que je ne sois pas un grand amateur de glaces. Après le glacier, nous nous promenons encore un peu dans le village. L’église est fermée, le manoir a lui aussi connu des jours meilleurs, et sans cesse nous voyons des fermes abandonnées. Le village est pour ainsi dire mort, à moins qu’un miracle ne se produise. La dame qui nous avait fait entrer ne débordait pas non plus d’optimisme quant à l’avenir du village.

Au bord de l’étang

Pour finir, nous nous asseyons au bord d’un grand étang dont l’eau scintille dans le soleil déclinant, derrière nous — évidemment une maison abandonnée. Nous terminons donc notre tour et retournons au presbytère. Lui, au moins, fait de l’extérieur une impression solide. Je descends les matelas de l’armoire et Andrea donne encore un coup de balai avant que je les pose par terre. Nous ne sommes pas spécialement maniaques. Mais Andrea semble être la première depuis longtemps à tenir un balai ici. Comme nous allons dormir si près du sol, c’est quand même mieux ainsi. Sur le piano, que quelqu’un a barbouillé de peinture blanche (qui peut bien avoir une idée pareille ? demande Andrea), il y a une chaîne stéréo. Je réussis à la mettre en marche et remplis ainsi la pièce d’un peu de musique pour le dîner.

Au lit !

Nous ne ferons pas de vieux os ce soir. Betina nous envoie encore un SMS pour dire qu’elle est presque arrivée chez elle. Elle a encore dégoté une caisse de Ur-Krostitzer dans un magasin de boissons, écrit-elle. Je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à la guerre de la bière de Delitzsch. Andrea somnole déjà et, après avoir fini ma bière, je m’allonge moi aussi sur le matelas. La radio nous berce jusqu’au sommeil et continue de jouer toute la nuit. Demain, c’est notre dernier jour.

Le dernier jour : Börln – Wurzen – Nepperwitz

Comment ça ? Pourquoi est-ce déjà aujourd’hui notre dernier jour ? Nous sommes pourtant encore à au moins deux jours de la maison ? Voici l’explication : c’est à cause de notre flânerie. Nous avions un calendrier assez fixe. Et il prévoyait que nous soyons à la maison le 2 octobre. Mais nous avons raccourci l’étape vers Panschwitz-Kuckau et sommes restés à Crostwitz. À cause du temps, nous avions terminé l’étape à Kamenz bien plus tôt que prévu. Nous avons ainsi pris un jour de retard, impossible à rattraper sur 200 kilomètres. Mais vu sous cet angle, tout s’est bien goupillé. Car sinon, nous n’aurions jamais rencontré notre sympathique compagne de route. Mais revenons au déroulement de la journée :

Chez le boulanger à Börln

J’ai plutôt bien dormi sur les matelas. Comme nous avions le choix et que personne d’autre n’est venu après nous, j’ai tout de suite superposé deux matelas pour nous. C’était assez confortable. Aujourd’hui, dernier jour, nous n’avons pas à nous soucier du petit-déjeuner. À Börln, il y a un boulanger et, comme nous l’avions vu hier pendant notre tour, il devrait être ouvert aujourd’hui aussi. Nous rassemblons donc vite nos affaires. Je remonte les matelas sur l’armoire et voilà que nous refermons déjà derrière nous la porte du presbytère. La boulangerie est vraiment ouverte, mais ne me donne pas l’impression qu’elle le restera encore longtemps. L’état du mobilier du magasin est désastreux, et la boutique aurait bien besoin d’un coup de peinture. Je ne veux même pas savoir à quoi ressemble l’arrière-boutique. Pendant que nous sommes assis à siroter notre café, j’ai le temps de regarder autour de moi plus attentivement. Et c’est là qu’on remarque ce genre de choses. Une seule cliente entre dans la boutique pendant tout notre petit-déjeuner. Quand nous traversons le village, il est comme mort. Le contraire m’aurait étonné.

Le matin dans le parc de Börln

Nous traversons le parc, où le soleil peint des taches colorées sur le sol. Peu avant Heyda, nous prenons à gauche une belle allée de tilleuls. Ici aussi, il y a des quantités de champignons, qu’on voit déjà depuis la lisière de la forêt. Un panneau nous apprend qu’il y a ici une carrière, ainsi qu’un point de vue d’où l’on peut regarder sans danger dans le trou. Le point de vue, nous ne le trouvons pas. Mais d’étroits sentiers mènent à travers les broussailles, et nous les suivons. Et nous voilà devant un grand lac dont les rives rocheuses escarpées trahissent la présence d’une carrière.

Carrière à Dornreichenbach

On n’a pas l’impression qu’on extrait encore du porphyre ici. Car les accès sont déjà pas mal envahis par la végétation. Mais partout se trouvent des panneaux qui renvoient à la « Dornreichenbacher Quarzporphyrwerk GmbH ». Nous continuons et arrivons à Dornreichenbach. C’est un village plutôt coquet, avec un château, son parc, un théâtre de plein air et un parc animalier. Pour un si petit village d’à peine 500 habitants, c’est vraiment beaucoup, et encore une preuve que c’est possible quand des citoyens engagés s’unissent. Après Dornreichenbach suit de nouveau un très beau chemin à travers champs.

Panneau indicateur après Dornreichenbach

Les rangées d’arbres serrées à droite et à gauche du chemin révèlent qu’il est déjà très ancien. À certains de ces arbres sont accrochées des feuilles plastifiées portant des versets de la Bible. Quelqu’un s’occupe ici avec beaucoup de soin de ce tronçon. D’ailleurs, je peux dire de manière générale que tout le chemin jusqu’ici était très bien balisé. Une fois qu’on s’est habitué au système et qu’on pense comme celui qui a posé les panneaux, on n’a pas besoin de cartes. On dirait qu’il y a deux générations de balisage : une assez ancienne, de 2003, et une plus récente. L’ancien balisage consiste surtout en symboles de coquille tamponnés au pochoir sur fond bleu. Ces petits panneaux carrés sont peints sur des poteaux, des arbres ou d’autres supports qu’on ne peut pas enlever facilement. Mais au fil des années, ils ont aussi souvent été envahis par la végétation ou masqués. Les panneaux plus modernes ont l’air plus professionnels : ils sont vraiment imprimés et fixés comme autocollants, eux aussi sur des supports appropriés.

Qu’est-ce que c’est ?

Je n’ai constaté ni vandalisme ni balisage manifestement manquant. Le chemin est connu des riverains, il est respecté, apprécié, et on connaît le sens et le but d’un tel chemin. Beaucoup de localités ont utilisé l’existence de ce chemin à leurs fins, comme argument publicitaire. On le voit aux vitrines d’affichage dans les villages, aux bancs installés spécialement pour les pèlerins ou sur leur site internet (s’il y en a un). Les gîtes enregistrent une augmentation constante des nuitées, notamment grâce à la très bonne infrastructure de l’Ökumenischer Pilgerweg. Bien sûr, il y a aussi des choses qui peuvent être améliorées. Comme déjà sur le chemin de pèlerinage à travers le Mecklembourg et sur le tronçon de la Via Regia que nous avons parcouru dès 2012, il y a d’assez grandes différences entre les hébergements pour pèlerins. On constate que les offres privées sont assurées avec beaucoup d’engagement et d’amour, tandis que l’enthousiasme face au flot de pèlerins laisse parfois à désirer dans certains presbytères. Cela peut tenir à la surcharge des pasteurs, mais aussi au manque d’intérêt de la paroisse concernée. On peut au moins constater que, sur ce chemin, les organisateurs ont réussi à mettre en place suffisamment d’hébergements adaptés aux pèlerins. Par adapté aux pèlerins, j’entends ici un équipement bon marché et fonctionnel, et la possibilité d’échanger ou aussi de se recueillir (si on le souhaite). Voilà pour un premier bilan. Nous en sommes en effet à la dernière étape.

Moulin à vent sur pivot de Kühnitzsch

Entre-temps, bien sûr, nous avons continué à marcher. Sur la droite, un peu à l’écart de l’« Alte Dorfstraße », comme s’appelle ce tronçon, nous voyons un moulin à vent sur pivot très joliment restauré. Le moulin de Kühnitzsch est un monument technique et est entretenu par le Heimat- und Schulverein Kühnitzsch/Körlitz e.V. Il a été construit en 1812 et fonctionne parfaitement. La particularité de ce moulin, c’est qu’il est orienté face au vent par un tracteur Lanz Bulldog attelé à sa queue. Ce type de moulin à vent est très répandu ici, en Saxe centrale et septentrionale. Chaque année, à la Pentecôte, a lieu ici la journée des moulins. Tous les moulins sont alors ouverts, et on peut aller de moulin en moulin à vélo ou en voiture. Souvent, on ne montre pas seulement le moulin : il y a aussi d’autres animations comme des expositions, des foires ou des soirées dansantes.

À Körlitz

Mais nous laissons le moulin de côté et arrivons à Körlitz. Dans le village, le chemin se divise : on peut prendre le tracé d’origine sur la route asphaltée qui relie les villages, ou la variante par un chemin de terre vers Roitzsch. Les deux chemins sont bien balisés. Le plus beau, par le chemin de terre, est cependant plus long d’un kilomètre. Tout cela est indiqué sur un panneau sous les flèches à Körlitz. Nous optons pour le plus beau des deux, mais sommes un peu déçus de devoir finalement marcher encore un tiers du chemin sur une route asphaltée. Quand, après un parc solaire, nous tournons à droite sur un chemin de terre, nous apercevons déjà les tours caractéristiques de la ville de Wurzen.

Wurzen en vue

Ce sont surtout les tours de la cathédrale St. Marien, de la Wenceslaikirche et de la « Keksbude », la « baraque à biscuits », comme on appelle toujours familièrement la « Wurzener Dauerbackwaren GmbH ». Au bord du chemin s’étendent de grands vergers de pommiers et des champs de fraises. Si ces derniers ont évidemment été récoltés depuis longtemps, les pommiers croulent sous les fruits. Le chemin semble contourner Wurzen par la gauche, mais fait soudain un coude à droite, et nous rejoignons ainsi, en passant devant un petit lac, le tracé d’origine dans le quartier de Roitzsch. Il ne reste plus que quelques centaines de mètres jusqu’au centre-ville de Wurzen, la ville des biscuits et de Ringelnatz. Nous reviendrons aux biscuits. Joachim Ringelnatz est le plus illustre enfant de Wurzen. Il est né ici, et sa maison natale dans le Crostigall est un but d’excursion apprécié. Le Crostigall est un quartier de Wurzen considéré comme le berceau du développement de la ville. Wurzen rend hommage à Ringelnatz par une fontaine érigée sur la place du marché en 1983 pour son 100e anniversaire, par la collection Ringelnatz du musée et par un sentier Ringelnatz balisé. Partout dans la ville, on voit le portrait bien connu du célèbre écrivain, humoriste, artiste de cabaret et peintre.

Message de bienvenue sur la Jakobsplatz de Wurzen

Ce que nous voyons maintenant sur la Jakobsplatz est un salut de bienvenue particulier de la ville aux pèlerins de la Via Regia. Au milieu de la place, dans le pavage, une coquille est incrustée en mosaïque, et deux pierres indiquent la direction d’où nous venons, « Görlitz 195 km », et le but du chemin, « Santiago de Compostela 2918 km ». Sur ce dernier chiffre, on peut toutefois discuter. Car après Erfurt, nous avions vu l’an dernier un panneau selon lequel il restait plus de 3000 kilomètres. Mais il y a bien au moins autant de chemins qui mènent à Santiago qu’à Rome. Nous profitons de la halte sur la Jakobsplatz pour manger une saucisse grillée et, pendant que je fais la queue au stand, Andrea bavarde avec deux femmes qui nous ont reconnus comme pèlerins et ont quelques questions. Quand mes saucisses sont enfin prêtes, Andrea est de nouveau seule sur le banc.

Gîte pour pèlerins « zur Kräuterfee » dans la Jakobsgasse

Je m’assois à côté d’elle, j’ai de nouveau le temps de regarder autour de moi et je découvre d’autres références au chemin de pèlerinage. Nous sommes assis sur la « Jakobsplatz », il y a un « Jakobs Eck », et une « Jakobsgasse » part d’ici. « On la prend ! », dis-je, et nous flânons dans la ruelle étroite en passant devant la « Kräuterfee ». C’est écrit sur la porte du magasin : Pilgerherberge, gîte pour pèlerins. Dommage, ça aurait sûrement été intéressant. Betina avait dit un jour qu’elle voulait dormir ici. Malheureusement, ça ne s’est pas fait. Nous continuons jusqu’au marché. Je n’étais pas venu à Wurzen depuis longtemps et je n’ai de la place du marché que le souvenir de quelque chose de gris et noir. Ici et là, la peinture s’écaille déjà de nouveau, mais pour le reste, la place resplendit de couleurs fraîches.

Le marché et la fontaine Ringelnatz

Partout, on voit des bâtiments Renaissance et baroques qui, à côté d’immeubles d’habitation plus récents et de maisons de commerce aux riches façades Art nouveau, créent une atmosphère bien à elle. Andrea, soit dit en passant, trouve affreuse la fontaine Ringelnatz, au bas de la place. Il a pourtant fallu 10 ans, du premier concept à la réalisation. Mais je crois qu’elle aurait plu à Joachim, car la fontaine correspond à son humour un peu excentrique. Quelques marches plus haut, et nous voilà devant le Domcafé. Le soleil brille et nous nous installons dehors pour boire, une fois de plus, un café. C’est merveilleux d’être assis sur la place du marché d’une ville et d’observer les gens.

Le marché de Wurzen

Il est midi et il règne une décontraction bienfaisante. De ce côté du marché, déjà sur le chemin de la Domplatz, le trottoir forme une sorte de balcon, auquel on accède par des escaliers : ce qu’on appelle la Liegenbank. Derrière des grilles en fer forgé, les restaurants et cafés installent leurs tables, et l’on a d’ici une belle vue sur le marché et quelques ruelles voisines. À la Wenceslaikirche, qui se dresse devant nous sur le Sperlingsberg, sonnent les douze coups de midi. Nous avons encore tout notre temps. Car Nepperwitz, le terme de notre journée, n’est plus très loin. Nous flânons donc dans la Domstraße, devant le musée municipal, jusqu’au château.

Le château de Wurzen

Le château de Wurzen passe pour le plus ancien château de l’espace germanophone. Dès le Xe siècle, il y aurait eu au même endroit un ensemble semblable. La présence d’un fossé autour de l’imposant bâtiment et les vestiges d’un ancien pont-levis marquent la transition architecturale entre un château fort médiéval et un château résidentiel. Je connais assez bien le château, car à l’époque de la RDA, la direction de district de la Volkspolizei s’y était installée, et moi, au service technique de la police, j’étais entre autres responsable de ce poste. C’était toujours un vrai défi quand il fallait par exemple y poser des câbles. On voulait causer le moins de dégâts possible à ces vieux murs, car on avait tout de même du respect pour eux. Mais on ne pouvait pas toujours éviter d’y aller un peu plus franchement. Je me souviens qu’un jour, pour un câble de 2 centimètres d’épaisseur, nous avons dû percer une ouverture d’un demi-mètre dans le mur, parce qu’il y avait justement à cet endroit un gros moellon pris dans le mur épais de plus d’un mètre. Quelques années après la réunification, la police a déménagé dans un bâtiment moderne, le château a été rénové et un hôtel s’y est installé.

La cathédrale St. Marien

En face du château se trouve la cathédrale St. Marien. Je ne l’ai encore jamais vue sans échafaudage. Et cette fois encore, un échafaudage se dresse dans la cour du château. Toutes les portes de ce côté sont fermées. Nous retournons sur la Domplatz pour chercher une porte ouverte de la cathédrale. Sur celle-ci, on nous prie de comprendre que l’intérieur de la cathédrale est placé sous vidéosurveillance, parce qu’il y a eu des vols à plusieurs reprises. Franchement, il y a de ces gens ! En 1114, la cathédrale fut consacrée comme basilique à piliers par l’évêque Herwig de Meissen. La cathédrale romane est l’un des édifices religieux les plus anciens et les plus intéressants de Saxe, et le plus ancien témoin architectural de Wurzen. L’histoire de la cathédrale est passionnante. Au milieu du XVe siècle, elle brûla entièrement et fut reconstruite au début du XVIe siècle.

Groupe de la Crucifixion très expressif dans la cathédrale

Après la guerre de Trente Ans et la Réforme, les tours reçurent leurs bulbes baroques. Au début du XIXe siècle, la cathédrale fut transformée dans le style néogothique et, dans les années trente du siècle dernier, elle prit son aspect actuel. L’entrée fut en outre déplacée dans la tour, et le professeur Wrba, de Dresde, créa le groupe de la Crucifixion, très expressif, ainsi que la chaire. Après être ressortis de la cathédrale, je cherche les panneaux indicateurs. J’en trouve un sur la Domplatz, juste devant l’entrée du château. Il est un peu trompeur, car on pourrait croire qu’il indique la cour du château. Non, le chemin passe à gauche du château, descend quelques marches du Schlossberg jusqu’à la Muldengasse. Mais ça n’a pas du tout l’air d’une ruelle, plutôt d’une avenue de prestige.

La « Keksbude »

En tout cas, les gros tilleuls étaient autrefois assez représentatifs pour l’entrée de la « Keksbude ». Nous passons devant le grand portail de l’usine et voyons les deux tours de minoterie dans toute leur masse. Ce sont elles qu’on remarque en premier, de quelque direction qu’on arrive en ville. Depuis 1847, on fabrique ici des biscuits fins. À l’époque de la RDA, « Wurzener » était le principal producteur de ces produits. Après la réunification, le groupe De Beukelaer a repris l’entreprise. Mais « Wurzener » est toujours commercialisé comme marque. Les bâtiments historiques de l’usine ont été restaurés à grands frais, et ce sont surtout les tours de minoterie qui sont considérées comme l’emblème de la ville, visible de loin. Le chemin part maintenant dans la direction en fait opposée. Car le pont sur la Mulde se trouve au nord de nous. Nous marchons pourtant un bon moment dans une allée de tilleuls vers le sud, pour ensuite prendre le pont sur un canal. Nous longeons alors ce canal, à gauche le canal d’environ 20 mètres de large et à droite la digue de la Mulde. La Mulde coule environ 150 mètres derrière.

Rapace sur la digue de la Mulde

Au loin, nous voyons déjà le clocher de Nepperwitz. Au bord du canal, un pêcheur est en train de ranger son matériel, et un rapide coup d’œil me dit qu’un « Petri Heil » aurait été inutile. Le pêcheur ne salue que brièvement et, vu sa tête, je n’ose même pas lui demander ce qu’il a pris. Au bout d’environ 2 kilomètres, nous prenons à gauche une digue sur laquelle une route pavée mène à la Mulde. Ici et là, on voit encore les dégâts que la dernière crue a causés, à cette route aussi. L’étroit pont par lequel nous rejoignons Grubnitz a survécu à la crue, ce qui tient presque du miracle quand on a vu de ses propres yeux, comme moi, les masses d’eau qui passaient par ici. Sous une rangée de marronniers, plantée près de la Mulde entre les digues, gisent encore toutes sortes de débris charriés par l’eau. Et au milieu, un homme d’un certain âge s’affaire. « C’est pour les animaux », dit-il. Et je comprends ce qu’il fabrique. Il fouille l’herbe avec un bâton à la recherche de marrons. Son panier est déjà presque plein. Il veut apporter les marrons au parc animalier. Enfants, nous le faisions souvent aussi. Mais quel enfant arrive encore aujourd’hui à se séparer de son ordinateur ou de son portable ? Récemment, j’ai lu cette phrase : « Quand j’étais petit, mon réseau social s’appelait “dehors”. » Tout est dit. Cela dit, on ne peut pas en vouloir aux enfants eux-mêmes. Car s’ils ne sont pas sur le net, ils ne sont pas « dans le coup » et se font harceler. Mais voilà que je m’égare encore, si près du but. De Grubnitz, qui a lui aussi été frappé, comme Nepperwitz, par la dernière crue en juin 2013, nous suivons une petite route asphaltée jusqu’à l’entrée du dernier village de notre randonnée de cette année.

Nepperwitz

L’Ökumenischer Pilgerweg s’achève malheureusement déjà pour nous aujourd’hui, ici, à Nepperwitz. Avant que notre fils vienne nous chercher en voiture, nous allons quand même jeter un œil au gîte. Il a été remis en état après la crue et est ouvert. Enfin, il est fermé à clé en ce moment, et nous ne voulons pas, sans avoir l’intention d’y dormir, alerter les responsables du village juste pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. Nous nous asseyons alors à l’abribus et attendons notre fils. C’est de manière aussi peu spectaculaire que s’achève ce pèlerinage. J’aurais bien continué à pied jusqu’à la maison, même si le parcours n’aurait alors plus suivi le tracé de la Via Regia. Mais nous avons des rendez-vous demain. Marcher sur un chemin de pèlerinage vers un but que l’on trouve ensuite à Santiago, nous l’avons déjà vécu deux fois. Le but joue bien sûr un grand rôle dans les pensées pendant qu’on marche. Comment ce serait à Nepperwitz, désolé, mais je n’y ai jamais pensé. Ainsi, l’adage « le chemin est le but » a, ici, sur une portion d’un chemin de pèlerinage, bien plus de sens que le but géographique. Sur ce chemin aussi, nous avons de nouveau vécu beaucoup de choses, fait la connaissance de beaucoup de nouvelles personnes, ressenti beaucoup de confiance et d’affection, vu beaucoup de villes et de villages, et nous avons marché à travers les beaux paysages de Saxe. D’autres chemins suivront certainement. Mais chacun reste quelque chose de particulier. J’ai essayé de raconter mes et nos expériences de manière aussi compréhensible et divertissante que possible. Même si, au départ, je ne l’ai fait que pour que mes souvenirs ne s’effacent pas trop vite, je suis bien conscient de l’effet qu’un tel blog public peut avoir. Plus de deux mille visites parlent d’elles-mêmes, et je me réjouis beaucoup de cet intérêt. Mais si, après avoir lu tout cela, vous n’avez toujours pas envie de partir sur l’un des nombreux chemins de pèlerinage, je ne peux plus rien pour vous. En revanche, je serais heureux pour chaque personne qui se sentirait inspirée par mes lignes. Si vous avez des questions, je suis volontiers prêt à y répondre, volontiers aussi personnellement par mail. Et si, à votre retour, vous laissiez peut-être un commentaire ici pour raconter comment ça s’est passé pour vous, ce serait pour moi la récompense de tout ce travail. D’ici là, je vous dis

Buen Camino!

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Le chemin dans Camino Ninja

L’Ökumenischer Pilgerweg de Görlitz à Vacha est la section allemande de la Via Regia. Toutes les étapes, la carte et les gîtes pour pèlerins se trouvent dans Camino Ninja, sous Via Regia Deutschland.